Les mystérieuses voies de Dieu

Andrée Toews, née Froment

Je n’ai pas grandi dans un foyer chrétien, mais je suis reconnaissante au Seigneur d’être venu me chercher et de m’avoir attirée vers Son peuple bien-aimé.

J’ai été baptisée enfant dans l’Église catholique et j’ai fait ma première communion à onze ans, après deux années de catéchisme ; pourtant, je n’ai jamais connu de véritable refuge spirituel. À quinze ans, j’ai subi une petite opération et passé plusieurs journées solitaires à l’hôpital. Pendant mon séjour, j’ai commencé à comprendre que j’avais besoin de l’aide de Dieu. Le prêtre nous avait enseigné qu’il fallait passer par lui pour communiquer avec Dieu ; néanmoins, pour la première fois de ma vie, je me suis adressée directement à Dieu dans la prière. Par la suite, je me suis souvent tournée vers Lui pour demander Son aide.

Mon enfance a été merveilleuse. J’aimais mes parents, et ils m’aimaient tendrement. Leur mariage était beau, et notre foyer débordait d’amour. Cependant, on n’y priait jamais. Mes parents n’allaient jamais à l’église et avaient perdu confiance en l’Église catholique. J’entendais souvent mon père et son frère se demander l’un à l’autre : « Où est Dieu? »

J’ai vécu une enfance très protégée et j’ai toujours fréquenté une école de filles. À dix-huit ans, j’ai commencé à travailler dans un bureau. J’y ai brusquement découvert l’autre face du monde. J’y ai vu et entendu des gens qui ne servaient pas Dieu, mais leurs propres désirs. L’infidélité conjugale était courante, et on en parlait ouvertement.

« Dieu doit sûrement avoir quelque part un peuple au sein duquel règnent la paix, la confiance et l’amour », me disais-je.

Quelque temps plus tard, j’ai vécu une expérience dont le sens ne m’a été révélé que quatre ans après. Dieu m’a parlé clairement : « Un jour, tu seras différente des tiens. » Cette pensée étrange a troublé mon cœur. Cela voulait-il dire que je devais devenir religieuse? Je ne le voulais pas, et cette idée m’effrayait.

J’ai continué à prier, et j’ai bientôt rencontré des missionnaires qui faisaient une brève halte à Paris en route vers leurs champs de mission en Afrique. Je les connaissais peu, mais nos rencontres étaient chaleureuses et réconfortantes. Je crois que Dieu me conduisait peu à peu hors d’un passé froid et sombre.

Un jour, en rendant visite à une collègue de bureau, j’ai fait un autre pas important vers la lumière. J’ai remarqué qu’elle lisait un livre qui m’était étranger. J’ai voulu savoir ce que c’était et lui ai demandé où elle en était dans sa lecture. Elle m’a expliqué qu’il ne s’agissait pas d’un livre ordinaire, mais de la Bible, divisée en livres, chapitres et versets. J’avais dix-huit ans lorsque j’ai découvert la Bible pour la première fois. L’Église catholique en interdisait la lecture1, et on ne m’avait appris à connaître ni Jésus ni Son enseignement sur la repentance. J’ignorais donc tout du plan du salut.

Enfant, je m’étais souvent demandé ce qui arriverait si mes parents mouraient. Serait-ce la fin? Personne ne m’avait dit que nous avions, eux comme moi, une âme immortelle. Personne ne m’avait dit que Jésus était mort pour moi personnellement. Un jour, mon amie m’a invitée à assister à des réunions de Jeunesse pour Christ et à des réunions d’évangélisation. Ces rencontres étaient si différentes, si chaleureuses ! J’y ai entendu pour la première fois des cantiques comme « Quel ami fidèle et tendre nous avons en Jésus-Christ » et « Love Lifted Me ». La prédication était dans ma langue, le français, et je pouvais la comprendre. Elle a touché mon cœur, et quelqu’un m’a donné une Bible.

L’armée allemande occupait la France depuis près de cinq ans quand les Alliés ont libéré Paris ; huit mois plus tard, j’ai rencontré Roy. « Dieu agit par des voies mystérieuses pour accomplir Ses merveilles. » Nous n’étions convertis ni l’un ni l’autre, mais je crois fermement que Dieu nous a conduits l’un vers l’autre. Roy avait grandi dans un foyer mennonite chrétien, mais n’avait jamais donné son cœur au Seigneur.

Nous nous sommes mariés, si heureux d’être enfin réunis. J’avais quitté ma patrie, la France, pour venir m’installer à Winton, en Californie ; pourtant, mon cœur était troublé. J’étais inquiète : quelque chose manquait à notre vie. Qu’était-ce? J’aimais la famille de Roy et leurs amis chrétiens, et je ressentais leur amour. Je comprenais aussi que j’avais trouvé le peuple de Dieu que j’avais tant désiré trouver, un peuple où régnaient l’amour et la confiance. Pourtant, notre vie prenait un tour de plus en plus frivole : fêtes animées, spectacles, danses. J’avais peur. Je craignais que nous ne soyons entraînés toujours plus vite et qu’un malheur ne nous attende un jour. Par moments, je sentais que Dieu me conduisait avec tant de grâce et de tendresse. Roy avait beaucoup d’amis. Ils faisaient des projets et organisaient des activités, mais peu de ces projets ou activités faisaient une place au Seigneur ou aux promesses faites au cours des difficiles années qui venaient de s’écouler.

Roy prenait des leçons de pilotage, ce qui éveillait une grande crainte dans mon cœur. S’il lui arrivait quelque chose? Je me retrouverais toute seule dans un pays étranger. Un soir, Roy suivait des cours. Il se faisait très tard, et mon inquiétude grandissait. Soudain, Dieu m’a parlé très clairement en ces mots : « Le moment est venu de changer complètement ta vie. » Mais comment, et où?

Plus tard ce soir-là, je me suis dit qu’il fallait absolument que je voie quelqu’un et que je lui parle. Je suis allée chez John et Bertha Jantz et leur ai confié mes craintes et mes préoccupations. Ils m’ont parlé de leur désir de devenir chrétiens et de servir Dieu. Ces paroles m’ont profondément frappée. Voilà ce que je voulais.

Le mot « chrétien » a brillé comme une lumière dans les ténèbres. Il était évident que Dieu voulait mon cœur, ma vie et mon entière consécration. Mes simples prières, mes désirs et les expériences de mes jeunes années trouvaient-ils maintenant leur réponse et leur accomplissement? J’ai dit au Seigneur : « Je connais si peu Ta voie, Ton peuple et l’Église. » Il m’a répondu : « Avance un pas après l’autre. »

Lorsque Roy est enfin rentré, je lui ai annoncé ma décision de devenir chrétienne. Cette déclaration l’a stupéfié et pris au dépourvu. Il a simplement répondu : « Très bien. » Ma deuxième déclaration l’a encore plus surpris : « Toi aussi, tu vas devenir chrétien. » Il a répliqué : « C’est pas comme ça que ça se passe. On peut peut-être en reparler une autre fois. » J’ai insisté : « Nous ne pouvons plus laisser cette question en suspens ni la remettre à plus tard. » Il m’a répondu : « Il est tard ; on va se coucher et on en reparle demain matin. »

Je ne crois pas être naturellement hardie, mais ce que j’ai dit ensuite l’était assurément. Je lui ai déclaré : « Personne ne se couche avant que nous ayons tous les deux réglé cette question. » Des réunions de réveil se tenaient à Winton depuis déjà quatre ou cinq semaines. Roy savait que j’étais déterminée. Il m’a promis que nous assisterions à la réunion d’évangélisation et que, si Dieu l’appelait, il répondrait à Son appel. Cette promesse m’a rassurée, et nous sommes allés nous coucher.

Le lendemain soir, nous sommes allés à l’église et avons entendu le message de l’Évangile. Lorsque l’appel a été lancé, nous avons décidé de laisser Jésus entrer dans nos cœurs et nous nous sommes levés. Notre vie n’a plus jamais été la même. Nous nous sommes entièrement consacrés au Seigneur.

Quand la main du Seigneur nous touche, tout change. Nous avons écarté de notre vie toute impureté et laissé Dieu mettre Son amour dans nos cœurs. Nous avons été baptisés et reçus au sein de l’Église de Dieu en Christ (mennonite) le 9 mars 1947, deux mois après notre mariage. J’étais désormais libre et je me sentais si bien parmi le peuple de Dieu. Nous étions reconnaissants envers notre Père céleste, dont la sagesse est parfaite et qui connaît toutes choses, et nous priions pour que nos vies, nos actes et notre fidélité glorifient le Seigneur.

-Andrée Froment Toews

Station de l’Opéra en 1943, sous l’occupation allemande, moins de deux ans avant la rencontre de Roy et Andrée sur les lieux.

Andrée Froment, née à Paris en 1926, échappa de peu à la mort en août 1944, lors de la libération de Paris, lorsqu’un soldat allemand tira plusieurs fois sur elle, alors qu’elle regardait par sa fenêtre, attendant l’arrivée imminente des Alliés. Quelques mois plus tard, Dieu permit qu’elle rencontra Roy, un infirmier dans l’armée américaine, alors qu’il sortait de la station de l’Opéra, à Paris. Roy avait été élevé dans une famille mennonite-anabaptiste non-résistante, qui ne s’engageait pas dans la guerre. Mais Roy n’avait pas choisi ce chemin. Il ne savait pas que Dieu se servirait de sa rencontre avec Andrée pour l’amener à l’Église de Dieu en 1947. Plus tard, Roy et Andrée participèrent à la fondation de l’assemblée de Scio en Oregon. Ils furent aussi impliqués dans la mission de Mouscron (sur la frontière belgo-française) dans les années 1980 et 1990. Andrée enseigna aussi le français à plusieurs missionnaires en partance pour l’Afrique et traduisit plusieurs traités et livrets publiés par l’Église. Elle quitta cette vie en septembre 2025, quelques jours avant d’atteindre l’âge de 99 ans.

  1. Cette affirmation n’est pas exacte, voir les commentaires en bas de l’article. ↩︎

Les paisibles du pays… (faut-il se taire ?)

[article inspiré de: https://flatlanderfaith.com/2024/05/18/we-must-use-words/]

On entend parfois le proverbe : « Prêchez l’Évangile en tout temps, et, si nécessaire, utilisez des mots. » On l’attribue à François d’Assise, et il faut admettre que cet homme a eu quelques intuitions justes : il avait compris que la pauvreté volontaire et la simplicité de vie étaient des témoignages puissants. En réalité, sa démarche était largement une réponse au mouvement vaudois, auquel il s’opposait, car il est resté dans le giron de l’Église de Rome. En effet, les vaudois avaient ébranlé l’Église romaine en dénonçant la richesse et la corruption des papes et des prélats, et en prêchant l’Évangile en langue populaire. François, pour sa part, choisit de vivre pauvrement afin que l’on ne puisse lui adresser les mêmes reproches qu’aux vaudois adressaient à la hiérarchie ecclésiastique. C’était une stratégie pastorale réfléchie, mais elle ne saurait servir de modèle pour l’évangélisation. Cette citation, si elle est vraiment de lui, ne fonctionne tout simplement pas.

Nous pouvons mener une vie chrétienne paisible et sainte, faire preuve de bonté et de compassion envers notre prochain. Les gens autour de nous le remarqueront, mais si nous gardons le silence sur notre foi, ils n’auront aucune idée de la raison pour laquelle nous vivons ainsi. Ils concluront probablement que nous sommes une sorte de petit groupe ethnique aux coutumes ancestrales. Mais ils ne feront pas le lien entre notre manière de vivre et l’Évangile de Jésus-Christ, à moins que nous le leur disions.

Je pourrais citer tant d’exemples de personnes qui m’ont relaté les idées farfelues qui circulent à notre sujet autour de nous. Voici quelques exemples entendus à titre personnel :

  1. « Est-ce que votre Église accepte des personnes nées dans d’autres milieux ? » (Réponse : Oui, dans notre assemblée, au moins le quart des membres le sont, et dans certaines assemblées, près de 100 % des membres sont des nouveaux convertis).
  2. Variante : « Votre Église est seulement ouverte aux personnes d’origine néerlandaise ou allemande, n’est-ce pas ? » (Même réponse qu’au numéro 1, en expliquant qu’en effet, pour des raisons historiques, une grande partie des membres sont issus de régions germaniques d’Europe, mais qu’il n’en a pas toujours été ainsi : vaudois en France, Italie, Suisse, Tchéquie, autres groupes aussi dans les Balkans ou dans le Maghreb.)
  3. « Tous vos cultes sont uniquement en anglais, n’est-ce pas ? » (Non, nous cherchons toujours à parler la langue locale, donc, dans les régions francophones, les cultes sont en français, souvent de concert avec une autre langue, comme l’anglais. Tout le monde doit se sentir à l’aise dans l’Église universelle de Dieu.)
  4. « Votre religion vous oblige-t-elle à travailler uniquement pour d’autres membres de votre communauté religieuse ? » (Non, pas le moins du monde. Beaucoup de frère sont employés pas des non-chrétiens, mais il est vrai que nos frères qui ont des entreprises ont tendance à embaucher des personnes ayant les mêmes valeurs, auxquelles ils peuvent faire confiance, car cela rend les choses plus simples et l’environnement de travail avec des chrétiens est plus agréable que là où il y a des gens en colère, des jurons, des blagues obscènes et même parfois des persécutions.)
  5. Une femme, qui avait rencontré 5 ou 6 sœurs de l’Église, avait remarqué que (par hasard) tous leurs prénoms se terminaient par la lettre A. Elle en a conclu que toutes les femmes de l’Église étaient obligées de porter un prénom se terminant par cette lettre. (Je vous rassure, elle a éventuellement rencontré des Astrid, Aimée, Viviane, etc. et s’est détrompée.)
  6. Beaucoup de gens pensent que notre foi est centrée sur des traditions et une certaine vie communautaire. Il y a tant à faire pour les détromper et leur montrer que c’est une foi vivante qui nous habite, une application totale de la Bible.
  7. Tout ceci sans compter les innombrables conversations où j’ai entendu dire « Oui, je crois qu’il y a Quelqu’un là-haut, mais il y a plusieurs chemins au paradis » (ou quelque chose du genre). Ou encore, « Votre foi marche pour vous, mais ça ne marcherait pas pour moi… » ou « Dieu n’envoie personne en enfer (sauf des gens comme Staline et Hitler), on passe juste plus longtemps au purgatoire… » et j’en passe, et des meilleures.

Nous essayons de notre mieux d’expliquer ces choses lorsque les gens nous posent des questions. Mais je remarque qu’il leur faut souvent une bonne dose de curiosité et de courage pour poser ces questions. Qu’en est-il de tous ceux qui n’ont pas eu une occasion de nous poser des questions, ou qui n’en ont pas eu le courage ? Qu’enseigne la Bible au sujet de l’évangélisation ?

L’apôtre Paul affirme en Romains 10.17 : « Ainsi la foi vient de ce qu’on entend, et ce qu’on entend vient de la parole de Christ. » Si les gens voient sans entendre, ils seront dans la confusion. IL FAUT OSER PARLER ! Nous devons employer des mots.

Peut-être y a-t-il un autre problème, plus profond ? En Romains 1.16, Paul déclare : « Car je n’ai point honte de l’Évangile : c’est une puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit. » Pouvons-nous honnêtement dire que nous n’avons pas honte de l’Évangile ? Serions-nous gênés ou embarrassés de prononcer hardiment le nom de Jésus ? C’est une question que chacun de nous doit peser en conscience. Un frère exprimait récemment cette conviction : « Je ressens personnellement le besoin d’une plus grande hardiesse pour Christ et pour l’Église. Non pas une proclamation qui s’impose à l’autre, mais un partage librement consenti de ce que j’ai vu et entendu. » L’apôtre Jean écrivait en ce même esprit : « Ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, à vous aussi, afin que vous aussi vous soyez en communion avec nous. Or, notre communion est avec le Père et avec son Fils Jésus Christ » (1 Jean 1.3). C’est là l’évangélisation dans sa forme la plus authentique : le témoignage personnel, vécu et annoncé.

L’apôtre Pierre écrivait : « Mais sanctifiez dans vos cœurs Christ le Seigneur, étant toujours prêts à vous défendre, avec douceur et respect, devant quiconque vous demande raison de l’espérance qui est en vous » (1 Pierre 3.15). Il faut toujours être prêt à répondre à ceux qui nous posent des questions au sujet de la foi. Pour ce faire, il faut vivre une vie de prière et lire la Parole régulièrement. Il faut être né de nouveau et obéissant à l’Esprit. Et parfois, l’Esprit nous demandera nous seulement de répondre aux questions des gens, mais aussi de proclamer la vérité à ceux qui n’ont pas tellement envie de l’entendre…

Les silencieux du pays

Aujourd’hui, beaucoup d’anabaptistes-mennonites (surtout les plus conservateurs) s’accrochent malheureusement à une autre expression : être « les gens paisibles du pays ». Ces mots se trouvent dans le Psaume 35.20, une complainte de David lorsqu’il était poursuivi par Saül : « Car ils tiennent un langage qui n’est point celui de la paix, Ils méditent la tromperie contre les gens tranquilles du pays. » Ce verset n’a vraiment rien à voir avec la vie chrétienne d’aujourd’hui, mais il a été saisi il y a des siècles par des piétistes allemands et certains mennonites comme justification pour garder le silence sur leur foi afin d’éviter la persécution.

Les piétistes allemands appartenaient à l’Église luthérienne, une Église d’État qui fermait les yeux face aux innombrables péchés de ses membres. Les piétistes, eux, se réclamaient cependant d’une vie chrétienne régénérée et spirituelle. Pour éviter la persécution, ils se conformaient à tous les rites de cette Église. Cette attitude séduisit les mennonites qui s’établirent en Europe de l’Est : ils pouvaient simplement se tenir cois, garder le silence sur leur foi, vaquer à leurs occupations et se donner l’illusion d’être de vrais chrétiens. Cela ne donna pas de bons fruits : celui qui a honte de parler de sa foi finit bientôt par n’avoir plus de foi dont parler. On parle alors des traditions de son peuple en se persuadant que c’est là la foi chrétienne historique. Rien n’est moins vrai.

Peut-être ce verset a-t-il été mal compris ? La traduction allemande de Luther dit die Stillen im Lande (les silencieux, ou les tranquilles, dans le pays). Luther a peut-être fait là un choix malheureux. Les Bibles françaises utilisent tranquilles, paisibles ou pacifiques ; la Bible italienne Diodati dit pacifici della terra (pacifiques, ou paisibles, de la terre). Ce que David voulait certainement exprimer, c’est la paix, non le mutisme.

Les vaudois l’avaient bien compris avant nous. Poursuivis, dispersés, massacrés, ils n’ont jamais cessé de prêcher. Ils colportaient les Écritures, copiaient des manuscrits, envoyaient des barbes (leurs prédicateurs itinérants) de village en village à travers les Alpes, dans presque toute la France, l’Allemagne, l’Italie, la Flandre et jusqu’en Bohême. Leur témoignage n’était pas silencieux : il était courageux, endurant et fondé sur la Parole. Plusieurs payèrent très chèrement ce témoignage presque téméraire. Voir à ce sujet les exemples de l’Église primitive et des vaudois rapportés dans le Miroir des martyrs.

Menno Simons était un homme de paix, mais il ne croyait pas au silence. Il écrivit : « Les régénérés ne vont pas à la guerre et ne combattent pas. Ils sont les enfants de la paix qui ont forgé leurs épées en socs de charrue et leurs lances en serpes, et ne connaissent point la guerre. Ils rendent à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Leur épée est la Parole de l’Esprit qu’ils manient avec une bonne conscience par le Saint-Esprit. » Et encore : « Dans ce but, nous prêchons autant que l’occasion et la possibilité nous le permettent, de jour comme de nuit, dans les maisons et dans les champs, dans les forêts et les déserts, dans ce pays et à l’étranger, en prison et dans les fers, dans l’eau, le feu et sur l’échafaud, sur la potence et sur la roue, devant les seigneurs et les princes, oralement et par écrit, au risque de nos biens et de notre vie, comme nous l’avons fait ces nombreuses années sans relâche. »

Ces paroles de Menno Simons s’opposent tellement à la pensée piétiste qu’en 1829, des ministres de la colonie mennonite de Molotschna, en Ukraine, de tendance piétiste, interdirent la lecture et même la possession des écrits de Menno Simons. Ils prétendirent ne pas vouloir que ces écrits tombent entre de mauvaises mains (celles des autorités russes, par exemple). D’autres soupçonnaient qu’ils ne voulaient pas que leurs propres membres les lisent, craignant qu’ils ne découvrent à quel point ces Églises, qui se réclamaient encore du nom de mennonites, avaient dévié de leur vocation première.

Nous sommes appelés à être la lumière du monde, une ville placée sur une montagne. Une lumière que l’on cache sous le boisseau ne sert à rien. Puissions-nous ne pas avoir honte de laisser cette lumière briller à travers nous : par notre vie certes, mais aussi par la parole prononcée et l’écrit diffusé, car c’est ainsi que la foi vient à ceux qui ne l’ont pas encore.

L’origine de la foi anabaptiste remonte à l’Église primitive, par les vaudois

Les martyrs de l’an 1022 à Orléans

[Texte tiré des pages 268 à 270 du Miroir des martyrs en néerlandais, ou 265 à 267 du Miroir des martyrs en anglais]

QUATORZE PERSONNES, DONT LA PLUS ÉMINENTE S’APPELAIT ÉTIENNE, BRÛLÉES COMME HÉRÉTIQUES POUR LE TÉMOIGNAGE DE LA VÉRITÉ, PAR LES PAPISTES, À ORLÉANS EN FRANCE, VERS LA FIN DE L’AN 1022

En l’an 1022, vers la fin de l’année, semble-t-il, ou, au plus tard, en l’an 1023, quatorze personnes furent arrêtées et brûlées publiquement en France, en présence du roi Robert II le Pieux, pour cause d’hérésie (selon les papistes). Certaines de ces personnes étaient des gens du commun, tandis que les autres étaient d’origine noble[1], et le personnage le plus éminent s’appelait Étienne.

Ces personnes étaient accusées d’avoir parlé en mal de Dieu et des saints sacrements, c’est-à-dire du saint baptême (le baptême des enfants, car c’était ce que pratiquaient généralement les papistes et au sujet duquel les disputes étaient fréquentes), et du corps et du sang du Seigneur (c’est-à-dire le sacrement de l’autel, que les romanistes avaient coutume d’appeler le corps et le sang du Seigneur) ; et aussi du mariage, etc.

« Cela semble avoir été la première exécution (par le bûcher) de personnes accusées d’hérésie dans l’Église romaine », dit Nicolas Vignier. Il poursuit en disant : « Dans un vieux livre, nous trouvons un récit selon lequel cette hérésie fut apportée dans ce pays d’outre-mer, c’est-à-dire de la Bulgarie, et que de là elle se répandit dans d’autres provinces, où elle fut par la suite très en vogue, principalement dans le Languedoc, autour de Toulouse et en Gascogne. »

Il déclare aussi que les gens qui maintenaient cette doctrine étaient appelés albigeois, ou bougres, c’est-à-dire Bulgares, ou encore cottereaux pour cathares. N. Vignier, Recueil de l’histoire de l’Église, pour l’an 1022, d’après Raoul Glaber et J. Papire Masson, Annales, ainsi qu’un autre auteur ancien ; cf. A. Mellinus, p. 381, col. 2, et p. 436, col. 1.

Quant aux accusations portées contre les quatorze personnes citées plus haut, elles étaient, à ce qu’on rapporte : Qu’ils avaient parlé contre l’article concernant Dieu ; contre les saints sacrements, le baptême et le sacrement de l’autel ; contre le mariage, etc. ; ce pour quoi ils subirent par le feu une mort très cruelle, épouvantable et misérable.

Mais ce qu’ils croyaient et maintenaient sur lesdits points, conformément au récit d’auteurs impartiaux, sera amplement exposé par la suite, dans la Confession des albigeois et des vaudois, qui tenaient la même foi ; puisque ces personnes sont tenues pour avoir été les prémices de ceux qui maintenaient la doctrine des albigeois (bien avant leur essor général). Voir les auteurs cités ci-dessus, surtout le dernier.

On verra qu’ils ne croyaient et ne professaient que ce que nous croyons et professons aujourd’hui ; et, en ce qui concerne le baptême, qu’ils baptisaient les croyants et s’opposaient au baptême des enfants ; et, touchant la Sainte-Cène, qu’ils l’observaient conformément à l’institution de Christ, mais rejetaient la messe et la transsubstantiation ; encore, qu’ils rejetaient la vengeance, le serment, la confession auriculaire, l’invocation des saints défunts, le purgatoire, etc.

14 personnes brûlées pour hérésie à Orléans en l’an 1022, Jan Luyken, p. 266 du Miroir anglais.

OBSERVATIONS COMPLÉMENTAIRES CONCERNANT LESDITS QUATORZE MARTYRS, SELON LES RÉCITS DE DIVERS AUTEURS PAPISTES ET AUTRES, CONSIGNÉES DANS LE DEUXIÈME LIVRE D’ABRAHAM MELLINUS SUR LES PERSÉCUTIONS, P. 437, COL. 3-4

« Robert d’Auxerre déclare au sujet des martyrs d’Orléans qu’ils étaient parmi les plus éminents clercs d’Orléans, et que pour cette raison, un concile y fut convoqué, dans lequel ils furent unanimement jugés et condamnés au bûcher comme hérétiques ; et qu’ils furent ainsi brûlés vifs. »

Ce témoignage est confirmé par Jean de Ripoll, moine à Fleury, qui donne un récit plus circonstancié de l’affaire, dans sa lettre à Oliba (ou Olivarius), abbé de l’église d’Ausone, en disant : « Je vais te faire connaître cette hérésie (c’est ainsi qu’il nomme la vraie foi de ce peuple), qui se manifesta le jour des Saints Innocents[2], dans la cité d’Orléans ; car, si tu en as entendu parler, c’est la vérité. Le roi Robert II le Pieux fit brûler vifs quatorze des clercs les plus remarquables et de plus noble naissance de ladite ville ; qui, [Oh ! quel grand mensonge !] abominables devant Dieu et haïs du ciel et de la terre, ayant totalement nié la grâce du saint baptême [il veut dire le baptême des enfants, car la grâce du salut était attribuée aux enfants, ce que ces hommes niaient] ainsi que la consécration du corps et du sang du Seigneur, et ayant aussi nié que quiconque puisse ainsi obtenir la rémission des péchés, après avoir commis un crime. » J. Papire Masson, Annales Francorum, liv. III, sous Hugues et Robert.

Raoul Glaber (Historiarum libri quinque, liv. III, chap. 8), donne un récit beaucoup plus détaillé à propos de ces martyrs, rapportant non seulement comment cette (prétendue) hérésie fut découverte, mais aussi comment elle arriva jusqu’à Orléans et fut propagée ; ce que nous passons, pour abréger.

Il mentionne nommément, entre autres, deux de ces personnages, à savoir Héribert et Lisoie, qui étaient très estimés et aimés du roi et des seigneurs du royaume, tant que leur conviction n’était pas connue.

Glaber rapporte en outre de quelle manière ils furent découverts. À Rouen, ils cherchèrent à gagner à leur croyance un certain prêtre, au moyen de quelques hommes qu’ils avaient probablement envoyés expressément auprès de lui pour lui révéler les mystères de leur doctrine. Ceux-ci s’efforcèrent de le convaincre en affirmant que bientôt tout le peuple se rallierait à eux.

Lorsque le prêtre eut connaissance de cela, il se rendit immédiatement chez Richard, duc de Normandie, et lui raconta toute l’affaire. Celui-ci envoya aussitôt des lettres au roi par des messagers exprès, l’informant de cette peste secrète [c’est ainsi qu’il appelle la vraie foi].

Le roi Robert, fort affligé de cela, convoqua sans tarder un concile de nombreux évêques, abbés et autres ecclésiastiques [c’est ainsi qu’il appelle ce conseil avide de sang], et, par son intermédiaire, fit mener des enquêtes très diligentes, tant sur les auteurs que sur les adhérents de ladite hérésie.

Lorsque l’enquête fut faite parmi les clercs sur ce qu’étaient les croyances et la foi de chacun, lesdits Héribert et Lisoie révélèrent aussitôt qu’ils différaient dans leur croyance de l’Église romaine, et ensuite d’autres déclarèrent également qu’ils adhéraient à Héribert et Lisoie, et qu’ils ne sauraient en aucun cas être détournés de leur foi. Pressés de plus près de dire d’où et par qui cette conviction avait pris naissance, ils donnèrent cette réponse : « C’est ce que vous avez longtemps appelé une secte, et que vous reconnaissez maintenant, bien que tardivement. Mais nous attendions depuis longtemps que vous, ainsi que tous les autres, de quelque règle ou ordre qu’ils soient, puissiez venir et vous unir à cette secte ; ce que nous croyons d’ailleurs qui arrivera encore ».

Ils présentèrent alors immédiatement leur croyance, sans doute à la manière des albigeois et des vaudois, comme cela sera démontré plus loin.

Lorsque le roi et tous ceux qui étaient présents virent qu’ils ne pouvaient être dissuadés de leur croyance, il ordonna qu’un très grand bûcher soit allumé non loin de la ville, afin que peut-être, terrifiés par ce spectacle, ils puissent renoncer à leur croyance. Mais, au moment où ils allaient être conduits au bûcher, ils crièrent à haute voix, disant qu’ils le désiraient ardemment, et se livrèrent entre les mains de ceux qui devaient les mener au bûcher. Ils furent livrés aux flammes, au nombre de treize, et tous ceux qui, par la suite, furent reconnus être leurs adhérents furent mis à mort par le même supplice.

De même, dans les archives d’une paroisse d’Orléans, appelée église Saint-Mesmin, la date à laquelle cela a eu lieu est précisée. Il y est déclaré que cela se produisit publiquement à Orléans, en l’an 1022, dans la vingt-huitième année du roi Robert II, lors de la cinquième indiction, lorsque Étienne, dit l’hérésiarque, et ses compagnons furent condamnés et brûlés. J. Papire Masson, au lieu cité. De même, A. Mellinus, Historie der vervolgde Christenen, liv. II, éd. 1619, p. 436, col. 3–4, etc.

Les citations ci-dessus sont tirées des écrits des papistes ; c’est pourquoi le lecteur est exhorté à juger charitablement les accusations que ces adversaires acharnés ont si amèrement portées contre ces pieux témoins de Jésus-Christ.

NOTE : Nous avons rapporté plus haut que ces quatorze martyrs furent considérés par les anciens comme les premiers-nés des vaudois ; mais les papistes les appelaient hérétiques. Il n’y a là rien d’étonnant, car, au fil du temps, ils ont pris l’habitude d’appeler les hérétiques et les vaudois du même nom. Nous en présenterons quelques exemples.

Le prêtre Reinerius[3] a écrit un livre qu’il a intitulé Summa contra Haereticos, c’est-à-dire « Somme contre les hérétiques. » Les jésuites donnèrent ensuite à ce livre le titre Contra Valdenses, ou « Contre les vaudois » ; comme si toutes les erreurs combattues dans ledit livre étaient propres aux vaudois, ce qui est aussi faux que le mensonge. Comparez Rainier Sacco, Summa de Catharis et Leonistis, avec A. Mellinus, liv. II, p. 437, col. 4.

Évrard de Béthune avait donné à son livre le titre Antihaeresis, ce qui revient à dire Antihérésie, etc. ; mais le jésuite Gretser, lorsqu’il publia ledit livre, l’intitula Everhardus contra Valdenses, comme si Évrard avait écrit uniquement contre les vaudois, alors que seule une infime partie est dirigée contre eux. On cherchait néanmoins, par ce titre, à accuser les pauvres vaudois de toutes les hérésies mentionnées dans ce livre. Voir l’ouvrage cité plus haut.

Par la suite, un certain Ermengaud écrivit un livre contre les esprits grossièrement égarés qui soutenaient dans leur confession que le monde et toutes les choses visibles n’avaient pas été créés par Dieu, mais (Ah, quel horrible mensonge !) par Satan ; laquelle doctrine est imputée aux manichéens par la plupart des écrivains anciens. Cependant, le falsificateur susmentionné, Jacob Gretser, n’a pas hésité à écrire Ermengaud contre les vaudois en en-tête de chaque page du livre, alors que l’auteur réfutait expressément les manichéens, avec lesquels les vaudois n’avaient rien en commun. Voir Jacob Gretser, Trias scriptorum adversus Waldensium sectam ; Évrard de Béthune, Liber Antihaeresis ; Ermengaud de Béziers, Opusculum contra haereticos, ainsi que les commentaires de Balthasar Lydius.

Il résulte de tout cela qu’il ne doit pas paraître étrange au lecteur que les papistes appellent les vaudois orthodoxes, ou du moins ceux qui s’opposaient à la doctrine romaine ainsi qu’aux prêtres et aux moines, du nom odieux de manichéens ou d’hérétiques, comme c’était fréquemment le cas, et nous le démontrerons à présent, en ce qui concerne de bons martyrs qui, par la méchanceté des papistes, furent pendus à Goslar, en Allemagne.

Notes

[1] Clercs et nobles, etc., dit l’écrivain papiste.

[2] Le 28 décembre. – NDLT

[3] Reinerius désigne ici soit Rainier Sacco (Raniero Sacconi, v. 1200 – v. 1263), ex-albigeois devenu inquisiteur dominicain, soit l’Anonyme de Passau (pseudo-Reinerius, v. 1260), clerc qui reprit et compléta des matériaux associés à Rainier. – NDLT

Autre image trouvée en ligne concernant cet événement.

[1] Laïcs et nobles, etc. dit l’écrivain papiste.

Le martyre de Pothin

Tiré du Miroir des martyrs

UN VIEILLARD DE QUATRE-VINGT-DIX ANS APPELÉ POTHIN, MISÉRABLEMENT MALTRAITÉ À CAUSE DU TÉMOIGNAGE DE JÉSUS-CHRIST, DEVANT LE TRIBUNAL, À LYON, EN FRANCE. IL MOURUT ENSUITE EN PRISON, VERS L’AN 179

Dans l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe, ainsi que chez plusieurs autres auteurs anciens, il est fait mention d’un certain vieillard de plus de quatre-vingt-dix ans, appelé Pothin, docteur de l’Église de Lyon, en France. Il est écrit qu’en raison de son âge avancé il ne pouvait pas marcher, mais, ayant un désir si ardent de mourir à cause du nom de Christ, il se fit, comme le rapporte A. Mellinus, porter devant le tribunal pour être condamné à mort avec les autres martyrs. Lorsque les soldats l’amenèrent au tribunal, le magistrat de la ville de Lyon se mit à crier qu’il était chrétien, avec beaucoup de calomnies et un langage abusif, et toute la multitude du peuple le suivit. Eusèbe dit que, tandis que ce vieil homme se tenait devant le juge du tribunal, les gens ordinaires se mirent à crier : « Ceci est Christ Lui-même ». Lorsque le juge lui demanda alors qui était le Dieu des chrétiens, il répondit avec une candeur remarquable : « Si tu en es digne, tu le sauras ». Cela déplut tellement au juge, qu’il commanda qu’on frappât ce pieux témoin de Jésus au visage, à coups de poing. Sur ce, on le poussa impitoyablement, on le frappa, le tira et le cogna. Les badauds lui jetèrent tout ce qui leur tombait sous la main, sans égard à la faiblesse de son âge. Pire, ils considéraient que ceux qui n’avaient pas fait preuve d’assez de diligence en agressant et en maltraitant de toutes les manières ce vieil homme étaient ses complices. Pothin, ayant été ainsi maltraité, roué de coups au point que la vie semblait presque éteinte, fut ramené du tribunal au cachot. Là, après deux jours de grande souffrance, ayant remis son âme entre les mains de Dieu, il mourut et atteignit ainsi une fin bienheureuse.

Sources: Eusèbe de Césarée, Hist. Eccl., liv. V, chap. 2, p. 83, col. 1–2 ; J. Gysius, Hist. Mart., p. 17, col. 1 (sous « Photinus ») ; A. Mellinus, liv. I, p. 46, col. 2 ; Introduction au Miroir des martyrs des chrétiens sans défense, p. 38, col. 1 (appelé « Photimus »).

Poème # 25 Réflexions de Covid

[Contexte: ce poème a été écrit en 2021 par une chrétienne âgée habitant en France, comme vous le savez probablement déjà, si vous suivez la série depuis le début. J’habite au Québec, je m’efforce de ne pas m’impliquer dans la politique et avec le recul d’aujourd’hui peut-être écrirait-elle autre chose, mais je le laisse ici pour sa valeur spirituelle sans nécessairement entièrement partager son analyse.]

La plage était déserte et le vent soufflait fort,
La mer rugissait dans un violent effort,
Les vagues déferlaient et moussaient sur le sable.
Nicolas marchait seul dans l’embrun redoutable.

C’était un temps terrible qui se revêtait d’ombre.
L’avenir se fermait sous des pièges sans nombre.
Il allait de l’avant résistant malgré tout,
La marée qui montait lui mouillait les genoux.

Nicolas connait bien le rythme des marées,
En dépit de la nuit, son pas reste assuré.
Encore quelques minutes et il allait atteindre
La plage et son voilier que le vent faisait geindre.

Il marchait sur le gué qu’envahissaient les eaux,
Le passage caché balisé de poteaux.
Il allait traverser, atteindre l’amarrage
Sans que soit submergé le chemin d’étiage.

Ses pensées vers Jésus alors se portaient :
Comme le seul chemin pour aller vers le Père,
Ainsi en était-il du sentier solitaire,
Conduisant au bateau qu’alors il atteignait.

C’est fou se disait-il, comme tout a changé
Et comme peu à peu s’enfuient nos libertés.
Diviser pour régner, voilà la solution.
Le village mondial se pointe à l’horizon !

De cette pandémie, on ne sortait pas vite,
Elle avait engendré un effroi sans limites.
Il y avait eu des morts, n’était-ce pas voulu ?
On n’avait pas soigné, alors qu’on l’aurait pu.

S’étaient manifestés des hommes de combat
Disant pouvoir traiter et guérir bien des cas.
Mais on les a exclus, appelés charlatans.
Et l’opinion trompée suivit ce mouvement.

Les infos diffusées avaient pour but inique,
De troubler les consciences et créer la panique.
Les nombres avancés étaient souvent faussés,
Les esprits scientifiques contestés, condamnés.

Il fallait vacciner. Ce fut la politique
De nos gouvernements, on bouscula l’éthique.
Sans recul, à tout bras, on a fait des rappels
Une fois, deux fois puis trois, et c’était sans appel.

On lave les cerveaux, on arrive à ses fins.
Il faut être injecté pour rester citoyen.
Les vaccinés pourtant, tombent malades aussi,
Ils sont contaminants, où est la tromperie ?

Un esprit de mensonge, esprit d’aveuglement,
Souffle sur le pays, comme souffle le vent
Qui persiste et finit par amener la pluie.
Mais Nicolas n’est pas dehors sans abri.

Dans son voilier solide, comme il se sent bien
Malgré les pandémies, l’avenir incertain.
Sa vie reste fondée sur ce que dit la Bible,
La parole d’un Dieu qui demeure invincible.

Et bien que la folie sévisse dans le monde,
Il est ici paisible. Dehors le tonnerre gronde.
Son cœur se réjouit quand l’orage prend fin,
Il réglera ses voiles et partira demain.

  • Annick Markmann

Liberté (poème #20)

Le soleil, qui se couche au-delà des bois sombres,
Embrase d’écarlate les cirrus dans la nue.
Un épervier s’élève sur-le-champ qui s’obombre.
Le soir s’installe vite en douceur gris ténu.

Et je ne sais pourquoi la lumière diffuse,
La lumière qui décline et disparaît soudain,
Illumine en mon âme des images confuses
D’un soleil couchant, des pierres d’un chemin.

Un sentier sinueux qui ma ville surplombe.
On le trouve au sommet d’un escalier sans fin,
Il est moussu, herbeux et déjà la nuit tombe.
J’y marche entre papa et maman, les tenant par la main.

Nous venons du grand pré, aux portes de la ville,
Car c’est là que les cirques plantent leurs chapiteaux
Pour offrir le spectacle des jongleurs habiles,
Des clowns, équilibristes et dresseurs d’animaux.

C’est leur ménagerie, objet de la visite
Dont nous venions, heureux, parlant sur le chemin.
Marchant d’un même pas dans la nuit qui hésite,
Des animaux captifs, évoquant le destin.

Maman avait cité les éléphants très lourds,
Forts et puissants de la savane africaine.
On attache à un pieu au moyen d’une chaîne,
L’éléphanteau âgé seulement de quelques jours.

Il est trop faible encore, ne peut ses liens briser.
Il acquiert la conscience qu’il ne peut se sauver
S’il ressent à son pied, le poids du lien fixé.
Et l’éléphant trompé, n’a plus sa liberté.

Les hommes, disait père, se laissent aussi tromper,
Par ce qu’on leur suggère, s’y croyant limités.
Il parla des voisins qui s’étaient séparés
Sans avoir fait l’effort, pour chacun de changer.

Il parla de la guerre, de la France occupée,
Certains collaboraient au lieu de résister ;
Du poids de l’influence des slogans répétés,
D’utiliser la peur pour soumettre et régner.

Maman avait alors raconté une histoire,
Sur un marché d’esclaves et la traite des Noirs.
Un vieil homme est vendu pour un prix dérisoire,
Un jeune homme l’achète, rentre avec lui le soir.

Le vieil homme est usé par sa vie de labeur,
Le jeune homme le voit, c’est un homme de cœur.
« Si je t’ai racheté dit-il avec bonté,
C’est pour te rendre libre. Va, tu es libéré. »

« Mais où veux-tu que j’aille, je n’ai pas de maison?
Je choisis de rester, tu es un maître bon. »
Sortir d’un esclavage, ce n’est pas si facile,
Avoir un maître bon ne rend jamais servile.

La menace de mort en nos jours fait rage,
Utile pour dominer, réduire en esclavage.
Tous les dés sont pipés, où est la vérité ?
Il faut bien réfléchir, garder sa liberté.

Le soir qui décline, de sa douceur m’inonde.
Étrangère à la peur qui sévit dans le monde,
Et fondée sur Dieu seul, je demeure à jamais,
Dans la douceur suprême, d’une parfaite paix.

-Annick Markmann