Dernières persécutions en Suisse mentionnées dans le Miroir des martyrs

SEPT CENTS PERSONNES OPPRIMÉES ET PERSÉCUTÉES À BERNE

En l’an 16711, une persécution sévère éclata de nouveau contre les anabaptistes dans le canton de Berne ; cette persécution fut si rigoureuse et si prolongée qu’il semblait que les autorités ne cesseraient pas avant d’avoir complètement chassé ce peuple de leur canton ou de l’avoir exterminé. Il en résulta qu’environ sept cents personnes, petites et grandes, se virent contraintes de quitter leur demeure, d’abandonner leurs biens et, pour beaucoup d’entre elles, leurs proches, ainsi que leur patrie terrestre, et de gagner le Palatinat avec les autres, dans l’espoir que le Seigneur ferait en sorte qu’elles puissent y trouver un lieu de résidence.

Nous avons été témoins oculaires de ce qui se passa à leur arrivée en ce lieu, et nous avons visité un à un les lieux où ils s’étaient rendus pour chercher demeure.

Cependant, comme nous avions reçu, juste avant de nous rendre là-bas, de la part des persécutés eux-mêmes, ainsi que d’autres personnes qui écrivaient en leur nom en s’appuyant sur leurs dires, plusieurs lettres qui décrivent clairement les circonstances et les conditions de cette persécution, telles que nous les avions entendues de leur propre bouche, nous avons jugé opportun de les reproduire ici, afin que le lecteur chrétien, en les lisant, puisse s’imaginer qu’il entend le récit, non pas de témoins oculaires ou auditifs, mais des personnes mêmes qui ont subi ladite persécution. En voici la teneur :

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EXTRAIT DE LA PREMIÈRE LETTRE, DATÉE DU 7 AVRIL 1671, EN PROVENANCE D’OBERSÜLZEN2

Quant à la demande de nos amis concernant la situation de nos frères suisses dans le canton de Berne, le fait est qu’ils se trouvent dans une situation très triste, comme nous l’avons appris de la bouche des fugitifs qui sont arrivés ici, dont certains se trouvent encore dans ma maison. 

Ils rapportent qu’ils sont quotidiennement traqués par les gendarmes et que tous ceux qui se font prendre sont emmenés prisonniers en la ville de Berne, de sorte qu’il y a environ quatre semaines, une quarantaine d’hommes et de femmes y étaient emprisonnés. On en a également flagellé certains et plusieurs ont été bannis du pays, dont l’un est arrivé ici. 

On a également flagellé un ministre de la Parole, puis on l’a conduit hors du pays, en Bourgogne, où, à son arrivée, on l’a d’abord marqué au fer rouge, puis laissé partir dans les vallées. 

Cependant, comme il ne pouvait se faire comprendre de personne, il dut marcher pendant trois jours avec son corps brûlé avant que ses plaies ne soient soignées et qu’il obtienne un peu de secours. Il était dans un tel état que, lorsqu’on le dévêtit pour panser ses plaies, le pus coula le long de son dos, comme me l’a raconté lui-même un frère qui aida à panser sa plaie. Cet ami est arrivé en Alsace avec deux femmes et un homme, qui avaient également été flagellés et exilés. 

Ils [les dirigeants bernois] agissent avec une grande sévérité et, semble-t-il, ne renonceront pas à leur objectif tant qu’ils n’auront pas complètement banni de leur pays et exterminé ce peuple inoffensif.

Il semble en outre que rien de plus ne puisse être fait en faveur de ces frères persécutés ; car outre le fait que les amis d’Amsterdam et d’ailleurs ont travaillé pendant plusieurs années à cette cause, de sorte que plusieurs lettres de recommandation favorables des seigneurs des États de Hollande, et en particulier de la ville d’Amsterdam, ainsi que d’autres personnes de qualité, ont été envoyées aux magistrats ; par ailleurs, en l’an 1660, un messager nommé Adolf de Vreede leur a été envoyé ; cependant, il n’a guère pu agir en faveur de nos amis là-bas. Par conséquent, je ne vois pas comment nos amis pourraient actuellement faire quoi que ce soit qui puisse soulager nos frères persécutés là-bas. Il nous faudra attendre patiemment la délivrance que le Seigneur notre Dieu se plaira à leur accorder.

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EXTRAIT DE LA DEUXIÈME LETTRE D’OBERSÜLZEN, LE 23 MAI 1671

La persécution de nos amis continue avec la même rigueur qu’auparavant, si bien que nous sommes étonnés qu’ils ne se hâtent pas davantage de quitter le pays. De temps à autre, un ou deux arrivent au compte-gouttes ; mais la plupart restent encore en amont de Strasbourg, en Alsace. 

Certains vont dans les forêts couper du bois, d’autres vont sur les coteaux travailler dans les vignobles, dans l’espoir, me semble-t-il, que la tranquillité reviendra peu à peu et qu’ils pourront alors retourner plus aisément dans leurs demeures abandonnées ; mais je crains que ce jour ne vienne pas si tôt et qu’ils ne se trouvent grandement déçus dans leur espoir.

Les magistrats de Berne ont fait enchaîner six des prisonniers, parmi lesquels se trouvait un père de neuf enfants, afin de les vendre pour être galériens entre Milan et Malte ; quant à ce qu’ils comptent faire des autres prisonniers, nous ne le savons pas. L’un des prisonniers, un vieil homme d’environ quatre-vingts ans, est mort en prison. Que le Seigneur les console dans leur chagrin et les fortifie dans leur faiblesse, afin qu’ils puissent porter patiemment la croix et lutter fidèlement jusqu’à la fin pour la vérité de l’Évangile, et ainsi obtenir finalement le salut promis et la couronne de vie. Amen.

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EXTRAIT DE LA TROISIÈME LETTRE D’OBERSÜLZEN, LE 13 OCTOBRE 1671

Hendrick de Backer, ami très estimé et frère bien-aimé en Christ, je te souhaite, ainsi qu’aux tiens, grâce et paix en abondance, de la part de Dieu notre Père céleste, par notre Seigneur Jésus-Christ, en guise de salut fraternel. Amen.

Pour répondre à ta demande touchant la situation de nos frères suisses persécutés : Le 11 du mois dernier, il fut décidé lors du conseil plénier à Berne d’envoyer les prisonniers masculins jeunes et robustes aux galères, comme cela avait déjà été fait pour six d’entre eux ; quant aux âgés et aux faibles, ils veulent soit les bannir, soit les garder en emprisonnement perpétuel. 

Un certain gentilhomme de Berne, apprenant cette décision et ému de compassion, se rendit auprès des magistrats et leur demanda de bien vouloir surseoir à l’envoi des prisonniers, le temps qu’il se rende auprès de leurs frères dans la foi résidant en Alsace pour voir s’ils consentiraient à se porter garants des prisonniers et à promettre que ceux-ci, après avoir quitté le pays, n’y reviendraient pas sans autorisation.

Il obtint gain de cause. Se rendant en Alsace chez nos amis, il leur présenta l’affaire ; ceux-ci, dès qu’ils l’eurent entendue, acceptèrent sur-le-champ les conditions et promirent que, si les autorités de Berne consentaient à leur remettre les prisonniers, ils se porteraient garants d’eux et les aideraient à trouver un lieu de résidence. 

Nos amis, si je ne me trompe, firent cette promesse au gentilhomme (il s’appelait Beatus Fischer), non seulement de vive voix, mais aussi par écrit. Sur ce, il leur promit à nouveau de faire de son mieux auprès des autorités de Berne, espérant obtenir d’elles qu’elles conduisent les prisonniers jusqu’à Bâle, d’où les amis pourront les emmener avec eux. Nous sommes donc impatients de les accueillir, attendant chaque jour d’apprendre qu’ils sont arrivés en Alsace ou qu’ils viennent ici nous rejoindre.

En ce moment même, quatre frères suisses sont arrivés chez moi avec leurs femmes et leurs enfants. Ils m’ont dit que beaucoup d’autres sont en route, car la persécution et les recherches s’intensifient quotidiennement. 

Sur ce, je te recommande, avec une salutation chrétienne et fraternelle, à la garde du Très-Haut, pour ton salut éternel.

Ton ami affectueux et frère en Christ,

JAKOB EVERLING

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EXTRAIT DE LA QUATRIÈME LETTRE, DATÉE DU 2 NOVEMBRE 1671

Quant à nos amis suisses, ils arrivent désormais par ici en grands groupes, si bien que plus de deux cents personnes sont déjà arrivées, parmi lesquelles se trouvent maintes personnes âgées, aux cheveux gris, hommes et femmes, qui ont atteint soixante-dix, quatre-vingts, voire quatre-vingt-dix ans ; il y en a aussi un certain nombre qui sont infirmes et boiteux. 

Portant leurs ballots sur le dos, des enfants dans les bras, certains de bonne humeur, d’autres les larmes aux yeux, en particulier les personnes âgées et fragiles, qui, dans leur grand âge, sont désormais contraintes d’errer dans la misère et de se rendre en des pays étrangers. Beaucoup d’entre eux n’ont rien sur quoi dormir la nuit, de sorte que moi-même et d’autres personnes avec moi avons dû, depuis environ deux semaines, nous donner pour mission régulière de leur fournir un abri et d’autres choses nécessaires.

Nous nous attendons chaque jour à de nouveaux arrivants, et nous espérons que, lorsque la plupart d’entre eux auront quitté le pays, les prisonniers seront également libérés. Adieu.

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Par la suite, de plus en plus de fugitifs expulsés descendirent de Suisse vers le Palatinat, près de sept cents personnes au total, jeunes et vieux, parmi lesquelles des familles de huit, dix et même jusqu’à douze enfants, qui avaient à peine pu emporter assez pour leurs frais de voyage, comme le montre l’extrait suivant :

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EXTRAIT DE LA CINQUIÈME LETTRE PROVENANT D’OBERSÜLZEN, LE 5 JANVIER 1672

Il est arrivé dans la région en amont de Heidelberg un homme, ministre dans le Nord, ayant douze enfants, pour la plupart très jeunes, mais qui n’avait, si j’ai bien compris, emporté avec lui que quatre rixdales en argent et un cheval en très mauvais état. D’autres ont apporté avec eux un peu d’argent, mais beaucoup d’entre eux n’ont rien du tout, de sorte qu’après un examen approfondi, on a trouvé parmi deux cent quatre-vingt-deux personnes, mille quarante-six rixdales. Et dans le bailliage d’Alzey, parmi deux cent quinze personnes, six cent huit rixdales. Dans le bailliage de Dirmstein, on a compté cent quarante-quatre personnes ; mais je n’ai pas appris quels sont leurs moyens ; cependant, à en juger par les apparences, je les tiens pour étant les plus démunis. 

En somme, nous constatons que leur nombre se compose d’environ quatre-vingts familles complètes, auxquelles s’ajoutent des veuves, des personnes seules et des maris ou des femmes qui ont dû abandonner leurs conjoints, car ces derniers, étant attachés à la religion réformée, ne pouvaient se résoudre à partir. Au total, six cent quarante et une personnes, dont les fonds ne s’élèvent à rien de plus que la modeste somme déjà évoquée ; vous pouvez donc aisément concevoir qu’une aide considérable leur sera nécessaire. Par ailleurs, à ce que nous comprenons, une centaine de personnes supplémentaires séjournent en Alsace, que nous attendons également en début d’année. Adieu. 

Fin des extraits des lettres.

Par la suite, les assemblées de frères résidant dans les Provinces-Unies, en mars de la même année 1672, envoyèrent certains des leurs dans le Palatinat, lesquels, voyageant partout auprès des frères persécutés, les écoutant et les voyant, non seulement constatèrent que ce qui précède était vrai, mais aussi que certains de ces derniers étaient déjà arrivés d’Alsace, qui, n’ayant pas apporté plus de fonds que les autres, furent aidés et consolés comme les précédents, par l’aide commune des assemblées fortunées des Provinces-Unies.

De plus, ils apprirent de la bouche même de certains des quarante qui avaient été prisonniers, que ceux-ci avaient tous été libérés et, conformément à la demande du gentilhomme susmentionné, conduits à Bâle, où ils avaient été remis à leurs frères, auprès desquels ils s’étaient ensuite établis. 

Mais lorsqu’on demanda aux principaux d’entre eux pourquoi ils n’étaient pas partis plus tôt chercher des lieux où ils pourraient vivre plus librement selon leur conscience, vu que les autorités ne les empêchaient point de partir, ils donnèrent diverses raisons, dont les suivantes n’étaient pas les moindres :

1. Il semble que les assemblées s’étaient considérablement développées et multipliées, de sorte que, bien que sous la croix, elles avaient néanmoins prospéré comme une rose parmi les épines, et qu’on pouvait s’attendre à une accroissement quotidien encore plus important, car de nombreuses personnes se manifestaient, ayant vu la lumière jaillir des ténèbres, et commençaient à l’aimer et à la rechercher. 

Les ministres, considérant cela dans leur cœur, étaient réticents à quitter le pays, craignant que cette moisson prometteuse ne soit ainsi perdue et que beaucoup ne renoncent à leur bonne résolution ; c’est pourquoi ils préféraient souffrir un peu plutôt que de partir, afin de sauver encore quelques âmes de la perdition et les amener à Christ.

2. Une deuxième raison était qu’ils ne pouvaient partir si aisément vers d’autres pays, parce qu’il y avait parmi eux beaucoup de familles divisées, dont le mari ou la femme était dans l’Église, tandis que le conjoint fréquentait encore l’Église publique [réformée]. Si ce dernier ne consentait pas à suivre son conjoint persécuté en abandonnant tout pour quitter le pays, cela causait de grands tourments et beaucoup de chagrin. Il y avait même plusieurs ministres qui n’étaient pas exempts de cette difficulté. Deux ministres dont les femmes n’étaient pas dans l’Église, se trouvaient là dans le Palatinat. Ayant été secrètement avertis par un bon ami, ils avaient également dû s’enfuir nuitamment, sans savoir encore si leurs femmes les suivraient, ou si, aimant leurs biens plus que leurs maris, elles resteraient au pays et abandonneraient leurs maris. Ces situations créaient davantage de chagrin et de difficultés, d’autant plus que les autorités accordaient au conjoint resté au pays, la liberté de se remarier et de chercher un autre époux. Ces raisons, entre autres, les avaient retenus de quitter librement leur patrie terrestre et les avaient portés à attendre jusqu’à ce qu’il leur soit impossible d’y demeurer plus longtemps tout en conservant une bonne conscience.

En vérité, il est déplorable qu’à cette époque, alors que la lumière de l’Évangile a brillé depuis si longtemps parmi les protestants, on trouve encore parmi eux ceux qui jugent bon de persécuter des sujets qui sont à tous égards bons et pieux, et qui ne diffèrent d’eux que sur certains points touchant la religion chrétienne.

Ah, comme on tient si peu compte, dans une telle conduite, de l’enseignement de notre Sauveur, qui nous dit de faire aux autres ce que nous voudrions qu’ils nous fassent. Et pourtant, ils [ces mêmes réformés] se plaignent des persécutions infligées à leurs coreligionnaires en France, en Hongrie et ailleurs. Mais qu’en pensez-vous, ne serait-il pas juste de leur répondre de la même manière que l’apôtre Paul répondit aux Juifs, en Romains 2:21 ? Assurément, de plein droit.

Nous concluons ce récit par cette prière sincère, à savoir que Dieu le Seigneur daigne diriger les cœurs de ceux qui détiennent l’autorité, afin que nous puissions mener sous leur gouvernement et leur domination une vie paisible et tranquille, en toute piété et honnêteté. Et s’il advenait que le grand Dieu juge bon de permettre la persécution de Ses croyants ici ou là, qu’Il daigne alors demeurer auprès d’eux dans Sa sollicitude et Sa consolation paternelles, et qu’Il accorde par Sa grâce que leurs afflictions soient accompagnées de patience, leur foi de persévérance, et leurs vertus de fidélité ; tout cela pour l’honneur de Son nom, qui ne saurait être assez loué, et pour le salut de leurs âmes, par Christ notre Seigneur et Sauveur. Amen.

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HANS HASLIBACHER, EN L’AN 1571

En lien avec le récit ci-dessus des persécutions qui s’abattirent sur les frères suisses, nous estimons qu’il n’est pas hors de propos d’ajouter ce qui suit, à savoir qu’un frère âgé et pieux (communément appelé Haslibacher, car il était né à Haslibach) fut arrêté pour sa foi et emmené à Berne, où il fut traité très cruellement en prison et gravement torturé.

Mais comme il demeurait, malgré tout, fermement attaché à sa foi, il reçut peu après, un vendredi, la visite en prison de plusieurs docteurs qui discutèrent avec lui ; il se comporta avec tant de courage, défendant sa simple confession de foi, qu’ils ne purent rien obtenir de lui. Sur ce, les docteurs revinrent le lendemain, samedi, lui parlèrent plus durement et plus sévèrement, le menaçant que s’il n’abjurait pas sa foi, sa tête serait posée à ses pieds. 

Le bon vieil homme répondit courageusement qu’il n’abjurerait en aucun cas sa foi, mais qu’il s’y tiendrait fermement attaché, car il était parfaitement sûr que sa foi était si agréable à Dieu qu’Il ne l’abandonnerait point dans la détresse et la mort.

Il arriva alors, selon des témoignages dignes de foi, que dans la nuit suivante, du samedi au dimanche, il fut réconforté et fortifié par une vision divine, et exhorté à demeurer fidèlement attaché à la foi qu’il avait embrassée ; et que, même s’ils le menaçaient terriblement, au point même de le mettre à mort par l’épée, il ne devait néanmoins point en être terrifié, car le Seigneur serait à ses côtés et ne permettrait pas qu’il en ressente la moindre douleur.

Lorsque, le lundi, ces docteurs vinrent à nouveau le voir et discutèrent avec lui comme auparavant, s’efforçant de l’ébranler dans sa foi, ajoutant que s’il n’abjurait pas, il serait puni de mort le lendemain, Haslibacher répondit hardiment : « Je préfère qu’on me coupe la tête plutôt que d’apostasier ma foi. »

Sur ce, lorsque les docteurs le quittèrent, il tomba dans un profond sommeil qui dura jusqu’à minuit ; on raconte qu’il fit alors un rêve dans lequel il lui fut montré qu’ils allaient le décapiter (ce qui le réveilla brusquement), et il lui fut révélé d’une manière particulière qu’il serait puni par l’épée, mais qu’il y aurait trois signes particuliers par lesquels son innocence apparaîtrait aux yeux des hommes.3

1.  Was wend wir aber heben an, Zu singen von ein’m alten Mann,    Der war von Haßlibach, Haßlibacher ward er genannt, Aus der Kilchöri Summiswald.1.  Mais de quoi voulons-nous commencer À chanter, sinon d’un vieil homme,    Qui venait de Haslibach, On l’appelait Haslibacher, De la paroisse de Sumiswald.
2.  Da das der lieb Gott zu thät lan, Daß er wurd hart geklaget an,    Wohl um den Glauben sein, Da hat man ihn gefangen hart, Führt ihn gen Bern wohl in die Stadt.2. Quand le Dieu d’amour permit Qu’il soit durement accusé,    À cause de sa foi, Alors on le captura brutalement, Et on le mena dans la ville de Berne.
3. Und da er nun gefangen ward, Gepeinigt und gemartert hart,    Wohl um sein Glauben schon, Jedoch war er beständig g’seyn, In seiner Marter, Angst und Pein.3. Et lorsqu’il fut donc fait prisonnier, Tourmenté et durement martyrisé,    Pour sa foi assurément, Il demeura pourtant ferme et constant Dans son martyre, son angoisse et sa douleur.
4. An ein’m Freytag, thut mich verstahn, Thäten die G’lehrten zu ihm gahn,    Wohl in die G’fangenschaft, Fingen zu disputieren an, Er soll von sein’m Glauben abstahn.4. Un vendredi, comprenez-le bien, Les érudits vinrent auprès de lui,    Jusque dans sa prison ; Ils commencèrent à disputer, Exigeant qu’il renonce à sa foi.
5. Der Haßlibacher auf der Stätt Sie überdisputiret hätt,    Da sprach er bald zu ihn’n, Von mein’m Glaub’n thu ich micht abstan, Eh will ich Leib und Leben lahn.5. Haslibacher, sur-le-champ, Les surpassa dans le débat ;    Alors il leur dit aussitôt : Je ne renonce point à ma foi ; Je donnerai plutôt mon corps et ma vie.
6. Und da es nun am Samstag war, Die G’lehrten gingen aber dar,    Redten ihm heftig zu, Du mußt von deinem Glauben stahn, Oder man wird dein Haupt abschlan.6. Et lorsque vint le samedi, Les docteurs s’y rendirent encore,    Et lui parlèrent vivement : Tu dois renoncer à ta foi, Ou l’on te tranchera la tête.
7. Gar bald er ihn’n zur Antwort gab, Ich steh nicht von mein’m Glauben ab,    Ich halt ihn festiglich, Dann mein Glaub ist vor Gott so gut, Er wird mich han in Schirm und Hut.7. Aussitôt il leur répondit : Je ne renonce point à ma foi,    Je m’y tiens fermement ; Car ma foi est agréable devant Dieu, Il me gardera sous Sa protection.
8. Und wie es war am Samstag Nacht, Ein Engel Gottes kam mit Macht,    Zum Haßlibacher hin, Sprach, Gott hat mich zu dir gesendt, Zu trösten dich vor deinem End.8. Et quand vint la nuit du samedi, Un ange de Dieu vint avec puissance    Auprès de Haslibacher, Et dit : Dieu m’a envoyé vers toi, Pour te consoler avant ta fin.
9. Weiters thu ich dir zeigen an, Von deinem Glauben thu nicht stahn,    Darauf bleib steif und vest, Dein Glaub der ist vor Gott so gut, Er hält dein Seel in guter Hut.9. Je t’annonce encore ceci : Ne renonce point à ta foi ;    Demeure ferme et constant en elle. Ta foi est agréable devant Dieu, Il garde ton âme sous bonne protection.
10. Ob man dir schon wird dräuen hart, Man woll dich richten mit dem Schwerdt,    Erschrick du nicht darob, Ich will an deiner Seiten stahn, Kein Schmerzen wirst dardurch ampfahn.10. Même si l’on te menace durement, Disant qu’on veut t’exécuter par l’épée,    Ne t’en effraie point ; Je me tiendrai à tes côtés, Et tu n’en recevras aucune douleur.
11. Und da es an dem Montag war, Die G’lehrten kamen nochmal dar,    Zum Haßlibacher hin, Fingen mit ihn zu reden an, Er soll von seinem Glauben stahn.11. Et lorsque vint le lundi, Les docteurs revinrent encore    Auprès de Haslibacher ; Ils commencèrent à lui parler, Pour qu’il renonce à sa foi.
12. Wo nicht, sagten sie ohne Spott, Morgen mußt du leiden den Tod.    Der Haßlibacher sprach : Eh ich von meinem Glauben stahn, Eh laß ich mir mein Haupt abschlan.12. Sinon, dirent-ils sans détour, Demain tu devras souffrir la mort.    Le Haslibacher dit : Plutôt que de renoncer à ma foi, Je me laisserai trancher la tête.
13. Hört wie es am Montag zu Nacht, Der Haßlibacher hart entschlaft,    Bis um die Mitternacht, Da traumet ihm es seye Tag, Man wolle ihm sein Haupt abschlagn.13. Écoutez comme, dans la nuit du lundi, Haslibacher dormait profondément    Jusqu’à minuit ; Alors il rêva qu’il faisait jour, Et qu’on allait lui trancher la tête.
14. Der Haßlibacher wacht darob, Da war es bey ihm heiter Tag,    Ein Büchlein lag vor ihm, Ein Engel Gottes zu ihm sagt: Lies du was in dem Büchlein staht.14. Alors Haslibacher se réveilla, Voici, il faisait clair comme en plein jour autour de lui,    Un petit livre était posé devant lui ; Un ange de Dieu lui dit : Lis ce qui est écrit dans ce petit livre.
15. Da er das Büchlein lesen thät, Fand er daß es darinnen steht,    Man werd sein Haupt abschlan, Drey Zeichen werd Gott sehen lahn, Daß man ihme unrecht gethan.15. Quand il lut le petit livre, Il trouva qu’il y était écrit    Qu’on lui trancherait la tête ; Dieu ferait paraître trois signes, Montrant qu’on lui avait fait injustice.
16. Und da ers ausgelesen hat,  Da wurd es wieder finster Nacht,    Gar bald er wied’r entschlief, Und schlaft bis an den heitern Tag, Daß man zu ihm ihns G’fängniß kam.16. Et lorsqu’il eut fini de le lire, La nuit redevint obscure ;    Bientôt il se rendormit, Et dormit jusqu’au grand jour, Lorsque l’on vint à lui dans la prison.
17. Da wünscht man ihm ein guten Tag, Gar bald er ihn’n gedanket hat,    Darnach sagt man zu ihm, Das Göttlich Wort er hören soll. Sonst müßt er ess’n das Henkermahl.17. On lui souhaita le bonjour ; Il les en remercia aussitôt.    Puis on lui dit Qu’il devait entendre la Parole divine, Sinon il lui faudrait prendre le repas du condamné.
18. Von mein’m Glaub thu ich nicht abstahn, Das Göttlich Wort ich selber kann,    Mein Sach befehl ich Gott, Es ist mein’m Herz ein ringe Buß, Wann ich unschuldig sterben muß.18. Je ne renonce point à ma foi ; La Parole divine, je la connais moi-même.    Je remets ma cause à Dieu ; C’est pour mon cœur une peine légère  De devoir mourir innocent.
19. Ins Wirthshaus führt man ihn fürwahr, Man stellt ihm Ess’n und Trinken dar,    Dan Henker neben ihm Daß er soll in ein Grausen komm’n Und noch vom Glauben gar abstohn.19. On le mena, en vérité, dans l’auberge, On mit devant lui mets et breuvage,    Le bourreau assis près de lui, Afin qu’il soit saisi d’effroi Et renonce encore à sa foi.
20. Der Täufer sprach zum Henker gut, Nun eßt und trinkt, seyd wohl zu Muth,    Ihr werdet heutigs Tags Hinrichten mein unschultig Blut, Ist aber meiner Seelen gut.20. L’anabaptiste parla avec bonté au bourreau : Maintenant, mangez et buvez, et prenez courage.    Aujourd’hui même, Vous répandrez mon sang innocent, Mais c’est pour le bien de mon âme. 
21. Er sprach auch, Gott wird sehen lan Drey Zeichen, das thut wohl verstahn,    Die wird man sehen bald, Wann ihr mir schlaget ab mein Haupt, Springts in mein Hut und lachet laut.21. Il dit aussi : Dieu fera voir Trois signes, comprenez-le bien,    Et on les verra bientôt : Quand vous me trancherez la tête, Elle sautera dans mon chapeau et rira tout haut.
22. Das ander Zeichen wird geschehn, Das wird man an der Sonnen sehn,    Aufs dritt habt fleißig Acht, Die Sonn wird werd’n wie rothes Blut, Der Stadel-Brunn auch schwitzen Blut.22. Le deuxième signe se produira, On le verra sur le soleil.    Au troisième signe, prenez bien garde : Le soleil deviendra comme du sang rouge, Et la fontaine de la ville suintera aussi du sang.
23. Der Richter zu den Herren sagt, Auf die drey Zeichen habet Acht,    Und sehet wohl darauf, Wann nun diß alles soll geschehn, So g’schicht es eurer Seelen weh.23. Le juge dit aux seigneurs : Prenez garde aux trois signes,    Et observez-les bien ; Si tout cela devait advenir, Ce serait pour le malheur de vos âmes.
24. Und da das Mahl nun hat ein End, Man wolt ihm binden seine Händ,    Der Haßlibacher sprach : Ich bitt euch Meister Lorenz schon, Ihr wollt mich ungebunden lohn.24. Et quand le repas fut terminé, On voulut lui lier les mains,    Mais Haslibacher dit : Je vous prie, Maître Lorenz, De me laisser sans liens.
25. Ich bin gutwillig und bereit, Mein Tod mich heftig wohl erfreut,    Daß ich von hinnen soll, Aber Gott woll erbarmen sich, Die zum Tod verurtheilet mich.25. Je suis de bonne volonté et prêt, Ma mort me réjouit grandement,    Puisqu’il me faut partir d’ici ; Mais que Dieu ait pitié De ceux qui m’ont condamné à mort.
26. Da er nun auf die Richtstatt kam, Sein Hut von seinem Haupt abnahm,    Und legt ihn für die Leut, Euch bitt ich Meister Lorenz gut, Laßt mir hie liegen meinen hut.26. Lorsqu’il arriva au lieu de l’exécution, Il ôta son chapeau de sa tête    Et le posa devant le peuple. Bon Maître Lorenz, je vous prie, Laissez-moi poser mon chapeau ici.
27. Hiemit fiel er auf seine Kney, Ein Vater Unser oder zwey    Er da gebetet hat, Mein Sach ist jetzt gesetzt zu Gott, Thust jetzt nur eurem Urtheil Statt.27. Alors il tomba à genoux, Un Notre Père ou deux    Là, il pria. Ma cause est désormais remise à Dieu, Exécutez donc votre sentence.
28. Darnach man ihm sein Haupt abschlug, Da sprang es wieder in sein Hut,    Die Zeichen hat man g’seh’n, Die Sonne ward wie rothes Blut. Der Stadel-Brunn thät schwitzen Blut.28. Puis on lui trancha la tête ; Elle rebondit dans son chapeau,    On vit les signes, Le soleil devint rouge comme du sang. Et la fontaine de la ville suinta du sang.
29. Da sprach ein alter Herre gut, Des Täufers Mund lacht in dem Hut,    Da sagt ein grauer Herr, Hätt ihr den Täufer leben lahn, Es würd euch ewig wohl ergahn.29. Alors un vieux seigneur dit avec gravité : La bouche du baptiste rit dans le chapeau.    Puis un seigneur aux cheveux gris dit : Si vous aviez laissé vivre l’anabaptiste, Il en eût été bien pour vous à jamais.
30. Die Herren sprachen insgemein, Kein Täfer wir mehr richten wend,    Da sprach ein alter Herr : Wär es nach meinem Willen gahn, Den Täufer hätt man leben lahn.30. Les seigneurs dirent tous ensemble : Nous ne voulons plus condamner de baptiste ;    Alors un vieux seigneur dit : S’il en avait été selon ma volonté, On aurait laissé vivre l’anabaptiste.
31. Der Henker der sprach mit Unmuth : Heut hab ich g’richt unschuldig Blut.    Da sprach ein alter Herr, Des Täufers Mund hat g’lacht im Hut, Das bedeut Gottes Straff und Ruth.31. Le bourreau parla avec amertume : Aujourd’hui, j’ai jugé du sang innocent.    Alors un vieil homme dit : La bouche du baptiste a ri dans le chapeau ; Cela annonce le châtiment et la verge de Dieu.
32. Der uns diß Liedlein hat gemacht, Der war ums Leb’n in G’fangenschaft,    Den Sündern thät ers z’Lieb, Ein Herr ihm Federn und Tinten bracht, Er schenkt uns das zu guter Nacht.32. Celui qui nous composa ce petit chant Était emprisonné, risquant sa vie ;    Il le fit par amour pour les pécheurs. Un seigneur lui apporta plumes et encre ; Il nous l’a offert pour nous souhaiter Adieu.

NOTE : Lorsque l’édition allemande du Miroir des martyrs était sur le point d’être imprimée, un extrait fut reçu et inséré, que Hans Lötscher4 avait copié du Turm Buch5 à Berne et qui avait été conservé par Christian Kropf ; en voici la teneur :

Dans le canton de Berne, les personnes suivantes furent exécutées à cause de leur foi :

En l’an 1529 : Hans Seckler6, menuisier et chapelier, d’Aarau.

En l’an 1530 : Konrad Eicher de Steffisburg ; deux croyants de la seigneurie de Biglen ; un rétameur7 de l’Emmental ; Ulrich Schneider, de Lützelflüh ; un jeune garçon du Valais ; Högerli8, de la seigneurie d’Aarbourg.

En l’an 1536 : le 2 mai, Moritz Losenegger.

En l’an 1537 : Bernhard Wälti de Rüderswil, le 7 juillet ; Hans Schweitzer de Rüegsau, Jürg Hoffser d’Obergallbach, de la seigneurie de Signau, le 28 août, Ulrich Bichsel ; Barbeli Willer de Hasli ; Barbeli zur Studen de Sumiswald ; Catharina Friedli Imhoff ; Verena Issoli de Schüpbach, de la seigneurie de Signau ; Ulrich de Rüegsau.

En l’an 1538 : Cunas Seidenkohen de Constance, le 28 mars ; Peter Stucki, de Wimmis, le 16 avril ; Ulrich Huber de Röthenbach im Emmental, de la seigneurie de Signau ; Hans Willer, en août ; Elsbeth Kipfer de Sumiswald ; deux femmes, le 28 mai, l’une de Sumiswald, l’autre de Grosshöchstetten ; Peter Wessenmiller de Wimmis, le 17 septembre ; Steffen Rüegsegger, le 8 décembre, qui fut exécuté à Einigen ; un habitant de la seigneurie de Signau ; un habitant de Sumiswald ; Rudolph Iseli de Tannental.

En l’an 1539 : Lorenz Eberli de Grünenmatt, le 3 juin ; Hans Schumacher d’Argovie, de Wynstägen9.

En l’an 1542 : un habitant d’Oberbipp, le 1er mai ; Peter Ancken, de Siebenthal.

En l’an 1543 : Christian Oberlen, le 17 septembre ; Hans Ancken d’Amsoldingen ; Wälti Gerber10 du Streithalter, de la seigneurie de Signau.

En l’an 1571, le 20 décembre : Hans Haslibacher, de la seigneurie de Sumiswald, qui fut exécuté à Haslibach11.

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  1. Il s’agit ici d’un ajout de l’édition néerlandaise de 1685. Certains des faits évoqués ici datent donc d’un peu après la mort de l’auteur original, Thieleman van Braght, décédé en 1664. ↩︎
  2. Petite commune dans le Palatinat, à environ 27 km d’Alzey. Ces lettres n’ont peut-être pas toutes été écrites par la même personne, le seul signataire connu étant Jakob Eberling. Elles étaient vraisemblablement destinées à Hans Vlamingh, diacre de l’assemblée mennonite d’Amsterdam (mennonite flamand zoniste pour être précis). — NDLT ↩︎
  3. Comme il est fait mention de trois signes, qui ne sont toutefois pas détaillés, mais qui figurent dans une hymne (la dernière du Gesangbuch der Taufgesinnten), nous insérons ici, afin de compléter le récit, cette hymne dans son intégralité. Nous ajouterons toutefois que ni cette hymne ni la liste des martyrs suisses, copiée par Hans Lötscher, qui le suit, ne figuraient dans les éditions néerlandaises du Miroir des martyrs, mais furent ajoutées par la suite dans les éditions allemandes. L’hymne, qui ne figure que partiellement en allemand, est ici donnée dans son intégralité. — Note des éditeurs de la version anglaise.
    Gesangbuch der Taufgesinnten: Recueil de cantiques des anabaptistes, plus connu sous le nom “Ausbund”. Ce cantique fut imprimé séparément à de nombreuses reprises en Europe. Il fut relié avec un Ausbund paru au milieu des années 1660, sans toutefois en faire partie (Wolkan, p. 154). En dehors de cela, il ne figure dans aucune édition européenne de l’Ausbund, mais apparaît dans la première édition américaine de 1742, sous le titre « Das 140. Lied » (cantique 140), ainsi que dans chacune des éditions américaines suivantes. — NDLT ↩︎
  4. Hans Lötscher (souvent orthographié Lörsch ou Latschar dans les archives de Pennsylvanie) n’était pas un historien, mais lui-même un prisonnier. Il était pasteur dans le Simmental et fut emprisonné le 26 septembre 1667 à l’orphelinat bernois (qui servait de prison). Pendant sa détention, avant d’être condamné aux galères, il réussit à accéder au « livre de la tour » (registre officiel de la Commission anabaptiste). Il copia secrètement les noms de 40 martyrs exécutés à Berne entre 1529 et 1571. Cette liste fut sortie clandestinement de la prison. Elle fut ensuite apportée en Pennsylvanie et, lorsque le Miroir des martyrs fut traduit en allemand au cloître d’Ephrata en 1748, on ajouta cette liste dans la marge. Hans Lötscher passa 4 ans en prison et 2 ans sur les galères, après quoi il mourut, vers l’an 1673. — NDLT ↩︎
  5. Le Turm Buch, le « livre de la tour » fait référence au registre de la Täuferkammer (la commission anabaptiste) ou aux registres pénitentiaires conservés aux archives de l’État de Berne. Ces livres étaient appelés « livres de la tour » car ils consignaient les noms, les interrogatoires et les condamnations des personnes détenues dans les différentes tours des remparts de la ville (comme la Käfigturm) ou à l’orphelinat (Waisenhaus). — NDLT ↩︎
  6. Hans Seckler (également connu sous le nom de Hans Hansmann, maroquinier) fut torturé puis noyé à Berne le 8 juillet 1529, avec Hans Dreier (Treyer) et Heini Seiler. Ils furent les premières victimes de la persécution des anabaptistes à Berne. — NDLT ↩︎
  7. Moritz Kessler, mis à mort en 1535. — NDLT ↩︎
  8. Mis à mort en l’an 1532 ou 1535. — NDLT ↩︎
  9. « Wynstägen » désigne un lieu ou une ferme spécifique, souvent orthographié Wünistern ou Wüni- dans les documents anciens, situé à Safenwil, une commune du district de Zofingen dans le canton d’Argovie, en Suisse. — NDLT ↩︎
  10. Wälti Gerber, de Röthenbach im Emmental, aurait été exécuté le 30 juillet 1566. — NDLT ↩︎
  11. Hans Haslibacher – Le dernier nom sur la liste. Décapité le 20 octobre 1571 et non le 20 décembre. Hans Haslibacher fut exécuté à Berne et non à Haslibach. Après 1571, les autorités bernoises changèrent de tactique, passant de l’exécution à l’emprisonnement à perpétuité, aux amendes lourdes et au bannissement (y compris vers les galères) 
    Ici se termine l’ajout de l’édition allemande. — NDLT
    ↩︎

Qu’est-ce que l’économat chrétien ? (1ʳᵉ partie)

[Traduction de l’article https://flatlanderfaith.com/2012/11/30/what-is-christian-stewardship-part-1/ de Bob Goodnough]

Voir aussi l’article: https://missionnaireanabaptiste.org/2026/04/13/quest-ce-quun-bon-intendant-luc-16/

Le chrétien vit dans un monde presque entièrement gouverné par la poursuite du gain matériel. Des gouvernements qui semblaient inébranlables sont tombés parce qu’ils n’ont pas pu fournir les biens matériels que leurs citoyens convoitaient. Le christianisme nominal a depuis longtemps conclu une alliance avec les forces matérialistes.

L’Église catholique a maintenu pendant de nombreux siècles un enseignement contre l’usure ; mais des catholiques entreprenants ont trouvé des moyens de contourner cet enseignement. Au Moyen Âge, l’Église catholique s’est vue contrainte d’emprunter à intérêt auprès de banquiers juifs [qui ne pouvaient exercer l’usure envers d’autres juifs, mais qui n’avaient pas d’interdit concernant les chrétiens]. Jean Calvin fut le premier des réformateurs à approuver explicitement l’usure. C’est aussi lui qui formula les principes par lesquels une grande partie de la chrétienté moderne s’engage pleinement dans le domaine matériel au nom de l’« économat » (ou « intendance »).

Chrétiens et non-chrétiens ont cherché à résoudre la domination que Mammon exerce sur l’humanité. Nous connaissons l’oppression causée par les tentatives de mise en œuvre de la société idéale de Karl Marx. La doctrine protestante de l’économat ne diffère guère, en réalité, de l’enseignement de Marx : les chrétiens doivent s’efforcer de gagner tout ce qu’ils peuvent, afin de pouvoir ensuite partager avec ceux qui sont dans le besoin. Les disciples des réformateurs ne se sont pas montrés sensiblement plus compatissants que ceux de Marx. Les protestants se sont engagés dans le colonialisme, l’esclavage et le commerce d’une manière plus froide et plus calculée que les catholiques. Ils croyaient que la prospérité matérielle était une preuve de la faveur de Dieu. Cette position rendait, selon eux, juste et convenable que le groupe favorisé détermine dans quelle mesure les moins favorisés pouvaient participer aux bénédictions matérielles.

Nos ancêtres anabaptistes et mennonites n’ont jamais pris part à une telle oppression, parce qu’ils avaient une conception différente de la place des biens matériels dans la vie chrétienne. Si, aujourd’hui, notre vision de la nature et du danger du matérialisme manque de clarté, ne serait-ce pas parce que nous avons, sans nous en rendre compte, absorbé une grande part de l’enseignement protestant concernant l’argent et les possessions ?

Dans les épîtres du Nouveau Testament, le concept d’« intendance » n’est employé que dans le sens de l’administration de l’Évangile (le grec oikonomos est traduit par dispensateur ou économe) :

— 1 Pierre 4:10 :
« Comme de bons dispensateurs des diverses grâces de Dieu, que chacun de vous mette au service des autres le don qu’il a reçu. »

— Tite 1:7 :
« Car il faut que l’évêque soit irréprochable, comme économe de Dieu ; qu’il ne soit ni arrogant, ni colère, ni adonné au vin, ni violent, ni porté à un gain honteux. »

— 1 Corinthiens 4:1-2 :
« Ainsi, qu’on nous regarde comme des serviteurs de Christ, et des dispensateurs des mystères de Dieu. Du reste, ce qu’on demande des dispensateurs, c’est que chacun soit trouvé fidèle. »

En Romains 16:23 et Galates 4:2, où le sens désigne clairement une fonction civile, les traducteurs ont employé d’autres termes :

— Romains 16:23 :
« Gaïus, mon hôte et celui de toute l’Église, vous salue ; Éraste, le trésorier de la ville, vous salue, ainsi que le frère Quartus. »

— Galates 4:2 :
« Mais il est sous des tuteurs et des administrateurs jusqu’au temps marqué par le père. »

Quant au mot oikonomia, traduit par « administration » dans Luc 16, il est rendu différemment dans les épîtres, notamment par charge ou dispensation :

— 1 Corinthiens 9:17 :
« Si je le fais de bon cœur, j’en ai la récompense ; mais si je le fais malgré moi, c’est une charge qui m’est confiée. »

— Éphésiens 1:10 :
« pour le mettre à exécution lorsque les temps seraient accomplis, de réunir toutes choses en Christ, celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre. »

— Éphésiens 3:2 :
« si du moins vous avez appris quelle est la dispensation de la grâce de Dieu, qui m’a été donnée pour vous. »

— Colossiens 1:25 :
« C’est d’elle que j’ai été fait ministre, selon la charge que Dieu m’a donnée auprès de vous, afin que j’annonce pleinement la parole de Dieu. »

Les âmes sauvées vont-elles [directement] au ciel après la mort ?

[La première partie de cet article est une traduction d’un texte de Bob Goodnough, publié ici: https://flatlanderfaith.com/2013/04/12/do-the-saved-go-to-heaven-when-they-die/]

J’ai longtemps cru que lorsqu’un chrétien mourait, il était aussitôt conduit à travers les portes de perle jusque dans le ciel. Je suppose que cette idée me venait de la perception populaire de ce que les chrétiens croient. Il y a dix ans, mon idée reçue a été remise en question sur la base des Écritures, et ma pensée a changé.

Aujourd’hui, je crois que la réponse à la question posée ci-dessus est : « Oui, mais pas immédiatement. » Permettez-moi de m’expliquer.

En Matthieu 25, versets 31 à 46, Jésus décrit ce qui se passera au grand jour du jugement, à la fin des temps. Toutes les nations (tous les peuples) seront rassemblées devant lui, et il séparera les brebis d’avec les boucs. Ceux qui seront comptés parmi les brebis entreront dans le ciel ; ceux qui seront comptés parmi les boucs seront jetés en enfer. Cette scène n’a aucun sens si les sauvés se trouvaient déjà au ciel avant ce moment.

La Bible se soucie davantage de nous voir entretenir une relation authentique et salvatrice avec Dieu dans cette vie que de nous décrire en détail comment les choses se passeront au ciel. Mais elle nous dit que, dans le ciel, nous aurons des corps ressuscités, semblables au corps de Jésus après sa résurrection d’entre les morts. En 2 Timothée 2.18, l’apôtre Paul condamne en termes sévères ceux qui enseignent que la résurrection est déjà arrivée. Cette résurrection corporelle n’aura lieu qu’au retour du Christ en gloire pour le jugement dernier. Apocalypse 6.9 parle d’âmes sous l’autel, qui attendent le jour de la résurrection.

Deux passages bibliques sont souvent mal interprétés, donnant naissance à l’idée d’une entrée immédiate dans le ciel. Le premier se trouve en Luc 23.43, où Jésus dit au malfaiteur sur la croix : « Je te le dis en vérité, aujourd’hui* tu seras avec moi dans le paradis ». L’autre est la parabole du riche et de Lazare, dans Luc 16.19-31. Le riche s’y éveille dans le « séjour des morts » et Lazare dans le « sein d’Abraham ».

* Il faut savoir que les manuscrits grecs du Nouveau Testament ne comportaient à l’origine ni virgules ni ponctuation d’aucune sorte. Les copistes écrivaient le texte en lettres majuscules continues, sans espaces ni marques de pause. La ponctuation que nous lisons aujourd’hui dans nos Bibles a été ajoutée des siècles plus tard par des éditeurs et des traducteurs, selon le sens qu’ils comprenaient du texte. Dans le cas de Luc 23.43, le placement de la virgule change tout. Si l’on ponctue « Je te le dis en vérité, aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis », Jésus promet au malfaiteur qu’il sera avec lui ce jour même. Mais si l’on ponctue « Je te le dis en vérité aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis », Jésus fait sa promesse en ce jour solennel — sans préciser quand elle s’accomplira. À mon sens, c’est cette seconde lecture qui semble plus cohérente avec le reste de la Bible, car Jésus lui-même n’est pas monté au ciel le jour de sa crucifixion : il est d’abord descendu au séjour des morts, puis est ressuscité le troisième jour. Comment aurait-il pu promettre au malfaiteur d’être avec lui au paradis ce jour-là, alors que lui-même n’y serait pas ?

Il est utile de savoir que « Paradis » et « sein d’Abraham » étaient des expressions couramment employées par les Juifs pour désigner le lieu où les justes attendraient la fin du monde et la résurrection corporelle. On se le représentait comme un jardin magnifique et paisible, où rien ne viendrait troubler leur repos. Le « séjour des morts » mentionné en Luc 16.23 est en réalité le Hadès, le lieu où les pécheurs attendent le jugement dernier. Ce n’est pas l’étang de feu et de soufre, mais c’est manifestement un lieu fort déplaisant.

Un autre indice qu’il ne s’agit que d’un arrangement temporaire se trouve dans la possibilité de communication entre le Hadès et le sein d’Abraham, bien que le caractère définitif de la séparation soit déjà établi. On a du mal à imaginer que les saints dans le ciel seraient à si courte distance de l’étang de feu et de soufre.

Il ressort des protestations rapportées en Matthieu 7.22-23 qu’il y aura des gens convaincus d’avoir subi une grave injustice et qui pourront parler à Jésus. Ils diront : « Seigneur, Seigneur, n’avons-nous pas prophétisé par ton nom ? n’avons-nous pas chassé des démons par ton nom ? et n’avons-nous pas fait beaucoup de miracles par ton nom ? » Et Jésus leur répondra qu’ils n’avaient pas accompli ces œuvres à sa demande, par son Esprit ni par sa puissance, et déclarera ne les avoir jamais connus.

Je crois désormais que cette image d’une attente temporaire au Paradis ou dans le Hadès avant la résurrection correspond à l’enseignement de la Bible. Cela n’enlève rien à la promesse du ciel. Au contraire, cela la rend plus réelle.

À vrai dire, l’image populaire de saints éthérés flottant sur des nuages en grattant de la harpe ne m’a jamais semblé vraiment attrayante comme avenir à long terme. Ce vieux corps et cette vieille terre passeront, mais la Bible promet une existence corporelle dans un lieu décrit comme une terre nouvelle. Le ciel, tel que la Bible l’esquisse, semble garder une certaine ressemblance avec notre existence présente, mais sans tout ce qui cause aujourd’hui la souffrance et le chagrin, et dans la présence de notre Seigneur, de tous les saints et de tous les anges.

Quelques pensées sur la distinction entre le séjour des morts et la géhenne.

Je ne suis ni théologien ni linguiste grec ou hébreu, donc il est fort possible que je me trompe, mais je vais tenter d’expliquer mon point de vue. 

Séjour des morts

Dans le Nouveau Testament, il y a 10 références au hadès (grec)/schéol (hébreu)/séjour des morts. C’est un endroit qui ne semble pas être pas définitif, car en Apocalypse 20:14, nous voyons que le séjour des morts sera jeté dans l’étang de feu. Cela semble être un lieu de tourment déjà, dans l’attente du jugement dernier. Dans les Écritures hébraïques, le terme employé pour le royaume des morts est shéol, qui signifie tout simplement « lieu des morts » ou « des esprits/âmes décédés ». Dans le Nouveau Testament, le terme grec employé pour l’« enfer » est hadès, qui signifie également « lieu des morts ». D’autres passages du Nouveau Testament décrivent le shéol/hadès comme un lieu temporaire, où les âmes des incroyants sont gardées en attendant le jugement.

Géhenne

Pour ce qui est de la géhenne, il y a 12 références à ce terme dans le Nouveau Testament. Voici ce qu’en dit le site bible-ouverte.ch :

Le mot grec géenna vient de l’hébreu gé-Hinnom (vallée de l’Himmon) ; là où eurent lieu dans le passé des sacrifices humains (2 Chroniques 33.6, Jérémie 7.31). De ce fait, ce nom avait une consonance d’horreur pour les Juifs. De leur temps, le feu y brûlait continuellement les immondices, ce qui rappelait au peuple d’Israël le jugement réservé aux méchants. Le mot « géhenne » se trouve dans Matthieu 5.22, 29 et 30, 10.28, 18.9, 23.15 et 33, Marc 9.44, 46 et 47, Luc 12.5, Jacques 3.6.

Sauf pour cette dernière citation, c’est Jésus-Christ qui utilise cette expression pour avertir très solennellement des conséquences du péché. Il décrit la géhenne comme un endroit « où leur vers ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas » Marc 9.48.

Le sens de cette expression me semble correspondre à l’« étang de feu » utilisé dans Apocalypse 19.20, 20.10, 14 et 15.

Qu’est-ce qu’un bon intendant (Luc 16?)

[Cet article est une traduction d’un article en anglais paru sur https://flatlanderfaith.com/2012/09/03/what-is-good-stewardship/]

Les gouvernements ont toujours eu besoin de revenus pour administrer leur territoire, mais il fut un temps où la collecte des impôts ne se faisait pas du tout comme aujourd’hui. Le prélèvement des taxes était affermé à des hommes qui s’engageaient par contrat à verser une somme déterminée au souverain ou au gouverneur. Ces hommes percevaient ensuite l’argent auprès de leurs concitoyens, souvent sous forme de péages imposés aux voyageurs ou à ceux qui apportaient des marchandises au marché dans les villes et les cités. Ils s’assuraient d’amasser une quantité suffisante pour satisfaire les exigences du roi, ainsi que pour subvenir à leurs propres besoins.

En règle générale, la part qu’ils prélevaient pour eux-mêmes paraissait bien généreuse aux yeux de leurs concitoyens. C’était particulièrement vrai dans un lieu comme la Judée il y a deux mille ans, où les collecteurs d’impôts (péagers ou publicains) s’enrichissaient copieusement en levant des fonds pour le compte des conquérants romains détestés, ce qui était vu comme une haute trahison.

Cet emploi du terme « affermer » correspond au sens originel du mot « ferme ». Dans de nombreux pays, pendant une grande partie de l’histoire, les terres se trouvaient entre les mains de grands propriétaires fonciers, souvent porteurs de titres de noblesse : ducs, comtes, ou autres. Ces propriétaires affermaient ensuite la terre à des paysans qui la cultivaient pour en tirer des récoltes. Un fermier, à l’origine, était quelqu’un qui louait une terre pour la labourer et y faire pousser une récolte. Le mot ne comportait aucune connotation de propriété sur la terre exploitée. Le loyer se payait généralement en nature, avec le produit de la terre.

Le seigneur, comte, duc ou marquis qui possédait la terre ne s’occupait pas lui-même de l’affermage. Bien que les revenus de ses terres fussent en général sa seule source de richesse, il avait des affaires bien plus importantes à traiter pour se maintenir dans les bonnes grâces du roi ou du suzerain dont il dépendait.

La charge d’affermer les terres était déléguée à un intendant, ou régisseur, qui fonctionnait à peu près comme les collecteurs d’impôts. Il s’enquérait du revenu dont le seigneur avait besoin, puis affermait les terres à des conditions qui couvriraient les besoins du seigneur, plus un surplus pour lui-même. C’était là sa seule source de revenus : il ne recevait aucun salaire. Il n’était pas rare que l’intendant possède la deuxième plus grande demeure du domaine de son seigneur. Autrement dit, l’intendant savait fort bien veiller à ses propres intérêts.

Je crains que la conception courante de l’intendance parmi ceux qui se disent chrétiens ne ressemble beaucoup à cela. Nous voulons obtenir le prix le plus élevé possible lorsque nous vendons quelque chose, et payer le prix le plus bas possible lorsque nous achetons, parce que « c’est de la bonne intendance ». Mais le faisons-nous vraiment par souci du bien du Royaume de notre Seigneur, ou plutôt par souci de notre propre bien-être ?

Je crains que bien des prédicateurs et commentateurs bibliques soient à ce point prisonniers d’une conception égoïste de l’intendance qu’ils ne parviennent plus à comprendre les paroles pourtant limpides de Jésus dans la parabole de l’économe infidèle, en Luc 16. Suivons simplement la séquence des événements tels que Jésus les décrit. Versets 1-2 : « Jésus dit aussi à ses disciples : Un homme riche avait un économe[i], qui lui fut dénoncé comme dissipant ses biens. Il l’appela, et lui dit : Qu’est-ce que j’entends dire de toi ? Rends compte de ton administration, car tu ne pourras plus administrer mes biens. » Versets 3-5 : l’économe regarde la réalité en face et comprend qu’il lui faut agir tout autrement qu’il ne l’a fait jusqu’ici. Versets 6-7 : il convoque chacun des débiteurs de son maître et leur dit de réduire le montant qu’ils s’étaient engagés à payer. Verset 8 : « Le maître loua l’économe infidèle de ce qu’il avait agi prudemment. »

Or, si le maître qui possédait la terre s’est réjoui que l’économe ait réduit le montant du loyer des fermiers, pourquoi les prédicateurs et les commentateurs condamnent-ils cet homme pour l’avoir fait ? La réalité, c’est que l’économe avait lui-même négocié ces accords dès le départ — c’était précisément son rôle d’intendant — et que le montant qu’il retranchait désormais du loyer de chaque fermier correspondait à la part qu’il s’était attribuée à lui-même. Dans certains cas, il empochait presque autant que son maître. C’était là l’injustice pour laquelle il avait été mis en cause. Ses actions subséquentes ne réduisaient en rien la part revenant à son maître ; elles éliminaient simplement tout ce qu’il avait prélevé pour lui-même.

(Soit dit en passant, il est fort probable que cet économe n’était plus un jeune homme : une telle charge ne se confiait pas à quelqu’un de jeune et d’inexpérimenté. Nul besoin de mettre en doute sa déclaration au verset 3, lorsqu’il dit ne plus être en état de labourer la terre « Travailler à la terre ? je ne le puis ».)

Les paroles de Jésus aux versets 9 à 14 nous invitent à suivre l’exemple de cet économe. Au commencement, il agissait en serviteur de son maître, mais il servait aussi Mamon en cherchant à amasser des richesses pour lui-même, au détriment des fermiers des terres de son seigneur. À la fin, il ne prend plus rien pour lui ; il s’abaisse au niveau des gens du commun et s’en remet à leur bienveillance pour l’accueillir dans leurs maisons s’il venait à être dans le besoin.

Cela correspond-il à notre conception de l’intendance ? J’ai la nette impression que Jésus a raconté cette parabole pour renverser notre vision de l’intendance, pour nous enseigner qu’il importe davantage de traiter nos semblables avec justice que de nous assurer de toujours tirer le meilleur parti d’une transaction.


[i] οἰκονόμος en grec, oikonomos, traduit par économe ou intendant selon les versions de la Bible. D’autres sens du terme seraient trésorier, régisseur, dispensateur ou administrateur.

Les petits-fils de Jude (frère de Jésus) et un Royaume qui n’est pas de ce monde

Parmi les récits conservés de l’Église primitive, certains sont courts, presque anecdotiques, et pourtant d’une richesse singulière. Celui que rapporte Eusèbe de Césarée dans son Histoire ecclésiastique (livre III, chapitres 19-20), en citant l’historien chrétien Hégésippe, en fait partie. C’est un épisode que l’historien Richard Bauckham, spécialiste des origines du christianisme, qualifie d’un des témoignages les plus éclairants sur la famille de Jésus à la fin du premier siècle.

Le contexte : Domitien et la peur d’un roi

Nous sommes entre l’an 81 et l’an 96, sous le règne de l’empereur Domitien. Ce dernier est connu pour sa méfiance et ses tendances tyranniques. Comme autrefois Hérode le Grand, il redoute toute prétention royale liée au Messie juif. Selon Eusèbe, il avait même ordonné la mise à mort des descendants de la lignée de David.

C’est dans ce climat de suspicion que deux hommes sont dénoncés non pour un crime, mais pour leur origine. Il s’agit des petits-fils de Jude, lui-même frère du Seigneur selon la chair (Matthieu 13.55 ; Marc 6.3). Des manuscrits anciens (notamment le Paris MS 1555A et le Bodleian MS Barocc. 142, conservé à la bibliothèque Bodléienne d’Oxford) nous ont transmis leurs noms : Zokèr (Ζωκήρ) et Jacques (Ἰάκωβος).

Ces hommes sont arrêtés par un evocatus (un ancien soldat de l’ordre équestre rappelé au service) et conduits devant l’empereur lui-même.

L’interrogatoire

Hégésippe, écrivain chrétien du IIe siècle dont les Mémoires ne survivent que par fragments dans l’œuvre d’Eusèbe, rapporte la scène avec des détails très concrets.

Domitien leur pose trois questions :

Êtes-vous de la lignée de David ? Ils répondent simplement : oui.

Quelle est votre fortune ? Leur réponse est frappante par sa modestie. À eux deux, ils ne possèdent qu’environ neuf mille deniers, non pas en argent liquide, mais en valeur foncière. Leur bien se résume à trente-neuf plèthres de terre (environ quatre hectares), qu’ils cultivent de leurs propres mains pour payer les impôts et subvenir à leurs besoins.

Selon d’autres sources, ils habitaitent le village de Koukab, en Batanée, à 18 km au sud-ouest de Damas, dans la même localité où Paul aurait rencontré le Seigneur sur la route de Damas!

Cette carte montre le village de Kaukab ou Koukab, où auraient vécu les petits-fils de Jude. La croix rouge situe une église qui commémore la conversion de Paul. Les lignes bleues représentent les tracés probables (mais incertains) de la voie romaine Via Maris, reliant Damas à la Galilée.

Quelle est la nature du royaume du Christ ? Voilà la question décisive. Mais avant même de répondre par des mots, Zokèr et Jacques font un geste éloquent : ils tendent les mains devant l’empereur. Des mains dures, calleuses, la peau épaissie par le labeur quotidien. Rien de royal ici, sinon la dignité humble du travailleur.

« Mon royaume n’est pas de ce monde »

Leur réponse verbale est tout aussi limpide, et rejoint exactement l’enseignement du Seigneur (Jean 18.36) :

Le royaume du Christ n’est ni terrestre, ni de ce monde, mais céleste et angélique. Il sera manifesté à la fin des temps, lorsque Christ viendra en gloire juger les vivants et les morts, et rendre à chacun selon ses œuvres.

Tout est dit.

Ils ne revendiquent aucun pouvoir politique. Ils n’organisent aucune révolte. Ils n’attendent pas un royaume politique ici-bas. Ils vivent, travaillent, espèrent et témoignent.

La réaction de Domitien

La suite est surprenante. L’empereur, visiblement déçu et étonné par le caractère insignifiant de ces deux paysans, ne prononce aucune condamnation. Hégésippe note qu’il les traita avec mépris, les jugeant indignes d’attention, et les relâcha.

Mais il fit davantage encore : selon le même récit, il aurait publié un édit mettant fin à la persécution contre l’Église (d’autres sources soutiennent cependant que Domitien continua sa persécution jusqu’à sa mort par assassinat).

Après la libération

Zokèr et Jacques, une fois libres, retournèrent tout naturellement au service des Églises. Hégésippe rapporte qu’ils prirent la direction de communautés chrétiennes, ce qui était considéré comme normal pour des hommes qui étaient à la fois confesseurs de la foi et parents du Seigneur selon la chair.

Ils vécurent ensuite en paix jusqu’au règne de Trajan (98–117). L’historien Hégésippe lui-même, né vers l’an 110, appartenait à la génération immédiatement suivante, ce qui confère à son témoignage une proximité remarquable avec les faits.

Après Zokèr, Jacques et Siméon fils de Clopas (leur cousin, martyrisé sous Trajan vers 107), la famille terrestre de Jésus disparaît des sources historiques. Un dernier membre possible serait un certain Conon, jardinier sur un domaine impérial, martyrisé à Magydos en Pamphylie sous la persécution de Dèce, vers 250-251.

Ce que ce récit nous enseigne

Ce court épisode contient plusieurs leçons simples, mais profondes.

Le royaume de Dieu ne menace pas les royaumes de ce monde. Ce n’est pas un royaume politique. Ceux qui le cherchent comme tel, qu’ils soient empereurs romains ou chrétiens tentés par le pouvoir temporel, se trompent de nature. C’est là la conviction des vaudois et des anabaptistes également.

La simplicité protège parfois mieux que la puissance. Ces hommes n’avaient ni richesse, ni influence, ni armée, et c’est précisément ce qui les a préservés. Leur pauvreté était leur défense.

Le témoignage passe aussi par la vie quotidienne. Leurs mains calleuses parlaient autant que leurs paroles. On pense ici à la parole de l’apôtre Paul : « Travaillez de vos propres mains, comme nous vous l’avons recommandé » (1 Thessaloniciens 4.11).

Dieu conserve toujours un reste. Même après les persécutions, il reste des témoins fidèles, souvent inconnus du monde, mais bien réels devant Dieu. Zokèr et Jacques étaient de ceux-là.

Conclusion

À première vue, ce récit pourrait sembler secondaire. Il ne raconte ni un martyre spectaculaire, ni une grande controverse doctrinale.

Et pourtant, il met en lumière quelque chose de fondamental : la nature véritable du royaume de Christ et des vrais chrétiens. Un royaume invisible, humble, patient, mais bien réel. Un royaume qui ne s’impose pas par la force, mais qui se reconnaît dans la vérité, la simplicité… et des mains marquées par le travail.


Sources et références

Les paisibles du pays… (faut-il se taire ?)

[article inspiré de: https://flatlanderfaith.com/2024/05/18/we-must-use-words/]

On entend parfois le proverbe : « Prêchez l’Évangile en tout temps, et, si nécessaire, utilisez des mots. » On l’attribue à François d’Assise, et il faut admettre que cet homme a eu quelques intuitions justes : il avait compris que la pauvreté volontaire et la simplicité de vie étaient des témoignages puissants. En réalité, sa démarche était largement une réponse au mouvement vaudois, auquel il s’opposait, car il est resté dans le giron de l’Église de Rome. En effet, les vaudois avaient ébranlé l’Église romaine en dénonçant la richesse et la corruption des papes et des prélats, et en prêchant l’Évangile en langue populaire. François, pour sa part, choisit de vivre pauvrement afin que l’on ne puisse lui adresser les mêmes reproches qu’aux vaudois adressaient à la hiérarchie ecclésiastique. C’était une stratégie pastorale réfléchie, mais elle ne saurait servir de modèle pour l’évangélisation. Cette citation, si elle est vraiment de lui, ne fonctionne tout simplement pas.

Nous pouvons mener une vie chrétienne paisible et sainte, faire preuve de bonté et de compassion envers notre prochain. Les gens autour de nous le remarqueront, mais si nous gardons le silence sur notre foi, ils n’auront aucune idée de la raison pour laquelle nous vivons ainsi. Ils concluront probablement que nous sommes une sorte de petit groupe ethnique aux coutumes ancestrales. Mais ils ne feront pas le lien entre notre manière de vivre et l’Évangile de Jésus-Christ, à moins que nous le leur disions.

Je pourrais citer tant d’exemples de personnes qui m’ont relaté les idées farfelues qui circulent à notre sujet autour de nous. Voici quelques exemples entendus à titre personnel :

  1. « Est-ce que votre Église accepte des personnes nées dans d’autres milieux ? » (Réponse : Oui, dans notre assemblée, au moins le quart des membres le sont, et dans certaines assemblées, près de 100 % des membres sont des nouveaux convertis).
  2. Variante : « Votre Église est seulement ouverte aux personnes d’origine néerlandaise ou allemande, n’est-ce pas ? » (Même réponse qu’au numéro 1, en expliquant qu’en effet, pour des raisons historiques, une grande partie des membres sont issus de régions germaniques d’Europe, mais qu’il n’en a pas toujours été ainsi : vaudois en France, Italie, Suisse, Tchéquie, autres groupes aussi dans les Balkans ou dans le Maghreb.)
  3. « Tous vos cultes sont uniquement en anglais, n’est-ce pas ? » (Non, nous cherchons toujours à parler la langue locale, donc, dans les régions francophones, les cultes sont en français, souvent de concert avec une autre langue, comme l’anglais. Tout le monde doit se sentir à l’aise dans l’Église universelle de Dieu.)
  4. « Votre religion vous oblige-t-elle à travailler uniquement pour d’autres membres de votre communauté religieuse ? » (Non, pas le moins du monde. Beaucoup de frère sont employés pas des non-chrétiens, mais il est vrai que nos frères qui ont des entreprises ont tendance à embaucher des personnes ayant les mêmes valeurs, auxquelles ils peuvent faire confiance, car cela rend les choses plus simples et l’environnement de travail avec des chrétiens est plus agréable que là où il y a des gens en colère, des jurons, des blagues obscènes et même parfois des persécutions.)
  5. Une femme, qui avait rencontré 5 ou 6 sœurs de l’Église, avait remarqué que (par hasard) tous leurs prénoms se terminaient par la lettre A. Elle en a conclu que toutes les femmes de l’Église étaient obligées de porter un prénom se terminant par cette lettre. (Je vous rassure, elle a éventuellement rencontré des Astrid, Aimée, Viviane, etc. et s’est détrompée.)
  6. Beaucoup de gens pensent que notre foi est centrée sur des traditions et une certaine vie communautaire. Il y a tant à faire pour les détromper et leur montrer que c’est une foi vivante qui nous habite, une application totale de la Bible.
  7. Tout ceci sans compter les innombrables conversations où j’ai entendu dire « Oui, je crois qu’il y a Quelqu’un là-haut, mais il y a plusieurs chemins au paradis » (ou quelque chose du genre). Ou encore, « Votre foi marche pour vous, mais ça ne marcherait pas pour moi… » ou « Dieu n’envoie personne en enfer (sauf des gens comme Staline et Hitler), on passe juste plus longtemps au purgatoire… » et j’en passe, et des meilleures.

Nous essayons de notre mieux d’expliquer ces choses lorsque les gens nous posent des questions. Mais je remarque qu’il leur faut souvent une bonne dose de curiosité et de courage pour poser ces questions. Qu’en est-il de tous ceux qui n’ont pas eu une occasion de nous poser des questions, ou qui n’en ont pas eu le courage ? Qu’enseigne la Bible au sujet de l’évangélisation ?

L’apôtre Paul affirme en Romains 10.17 : « Ainsi la foi vient de ce qu’on entend, et ce qu’on entend vient de la parole de Christ. » Si les gens voient sans entendre, ils seront dans la confusion. IL FAUT OSER PARLER ! Nous devons employer des mots.

Peut-être y a-t-il un autre problème, plus profond ? En Romains 1.16, Paul déclare : « Car je n’ai point honte de l’Évangile : c’est une puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit. » Pouvons-nous honnêtement dire que nous n’avons pas honte de l’Évangile ? Serions-nous gênés ou embarrassés de prononcer hardiment le nom de Jésus ? C’est une question que chacun de nous doit peser en conscience. Un frère exprimait récemment cette conviction : « Je ressens personnellement le besoin d’une plus grande hardiesse pour Christ et pour l’Église. Non pas une proclamation qui s’impose à l’autre, mais un partage librement consenti de ce que j’ai vu et entendu. » L’apôtre Jean écrivait en ce même esprit : « Ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, à vous aussi, afin que vous aussi vous soyez en communion avec nous. Or, notre communion est avec le Père et avec son Fils Jésus Christ » (1 Jean 1.3). C’est là l’évangélisation dans sa forme la plus authentique : le témoignage personnel, vécu et annoncé.

L’apôtre Pierre écrivait : « Mais sanctifiez dans vos cœurs Christ le Seigneur, étant toujours prêts à vous défendre, avec douceur et respect, devant quiconque vous demande raison de l’espérance qui est en vous » (1 Pierre 3.15). Il faut toujours être prêt à répondre à ceux qui nous posent des questions au sujet de la foi. Pour ce faire, il faut vivre une vie de prière et lire la Parole régulièrement. Il faut être né de nouveau et obéissant à l’Esprit. Et parfois, l’Esprit nous demandera nous seulement de répondre aux questions des gens, mais aussi de proclamer la vérité à ceux qui n’ont pas tellement envie de l’entendre…

Les silencieux du pays

Aujourd’hui, beaucoup d’anabaptistes-mennonites (surtout les plus conservateurs) s’accrochent malheureusement à une autre expression : être « les gens paisibles du pays ». Ces mots se trouvent dans le Psaume 35.20, une complainte de David lorsqu’il était poursuivi par Saül : « Car ils tiennent un langage qui n’est point celui de la paix, Ils méditent la tromperie contre les gens tranquilles du pays. » Ce verset n’a vraiment rien à voir avec la vie chrétienne d’aujourd’hui, mais il a été saisi il y a des siècles par des piétistes allemands et certains mennonites comme justification pour garder le silence sur leur foi afin d’éviter la persécution.

Les piétistes allemands appartenaient à l’Église luthérienne, une Église d’État qui fermait les yeux face aux innombrables péchés de ses membres. Les piétistes, eux, se réclamaient cependant d’une vie chrétienne régénérée et spirituelle. Pour éviter la persécution, ils se conformaient à tous les rites de cette Église. Cette attitude séduisit les mennonites qui s’établirent en Europe de l’Est : ils pouvaient simplement se tenir cois, garder le silence sur leur foi, vaquer à leurs occupations et se donner l’illusion d’être de vrais chrétiens. Cela ne donna pas de bons fruits : celui qui a honte de parler de sa foi finit bientôt par n’avoir plus de foi dont parler. On parle alors des traditions de son peuple en se persuadant que c’est là la foi chrétienne historique. Rien n’est moins vrai.

Peut-être ce verset a-t-il été mal compris ? La traduction allemande de Luther dit die Stillen im Lande (les silencieux, ou les tranquilles, dans le pays). Luther a peut-être fait là un choix malheureux. Les Bibles françaises utilisent tranquilles, paisibles ou pacifiques ; la Bible italienne Diodati dit pacifici della terra (pacifiques, ou paisibles, de la terre). Ce que David voulait certainement exprimer, c’est la paix, non le mutisme.

Les vaudois l’avaient bien compris avant nous. Poursuivis, dispersés, massacrés, ils n’ont jamais cessé de prêcher. Ils colportaient les Écritures, copiaient des manuscrits, envoyaient des barbes (leurs prédicateurs itinérants) de village en village à travers les Alpes, dans presque toute la France, l’Allemagne, l’Italie, la Flandre et jusqu’en Bohême. Leur témoignage n’était pas silencieux : il était courageux, endurant et fondé sur la Parole. Plusieurs payèrent très chèrement ce témoignage presque téméraire. Voir à ce sujet les exemples de l’Église primitive et des vaudois rapportés dans le Miroir des martyrs.

Menno Simons était un homme de paix, mais il ne croyait pas au silence. Il écrivit : « Les régénérés ne vont pas à la guerre et ne combattent pas. Ils sont les enfants de la paix qui ont forgé leurs épées en socs de charrue et leurs lances en serpes, et ne connaissent point la guerre. Ils rendent à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Leur épée est la Parole de l’Esprit qu’ils manient avec une bonne conscience par le Saint-Esprit. » Et encore : « Dans ce but, nous prêchons autant que l’occasion et la possibilité nous le permettent, de jour comme de nuit, dans les maisons et dans les champs, dans les forêts et les déserts, dans ce pays et à l’étranger, en prison et dans les fers, dans l’eau, le feu et sur l’échafaud, sur la potence et sur la roue, devant les seigneurs et les princes, oralement et par écrit, au risque de nos biens et de notre vie, comme nous l’avons fait ces nombreuses années sans relâche. »

Ces paroles de Menno Simons s’opposent tellement à la pensée piétiste qu’en 1829, des ministres de la colonie mennonite de Molotschna, en Ukraine, de tendance piétiste, interdirent la lecture et même la possession des écrits de Menno Simons. Ils prétendirent ne pas vouloir que ces écrits tombent entre de mauvaises mains (celles des autorités russes, par exemple). D’autres soupçonnaient qu’ils ne voulaient pas que leurs propres membres les lisent, craignant qu’ils ne découvrent à quel point ces Églises, qui se réclamaient encore du nom de mennonites, avaient dévié de leur vocation première.

Nous sommes appelés à être la lumière du monde, une ville placée sur une montagne. Une lumière que l’on cache sous le boisseau ne sert à rien. Puissions-nous ne pas avoir honte de laisser cette lumière briller à travers nous : par notre vie certes, mais aussi par la parole prononcée et l’écrit diffusé, car c’est ainsi que la foi vient à ceux qui ne l’ont pas encore.

Le martyre d’Eulalie

EULALIE, UNE JEUNE FILLE CHRÉTIENNE, BRÛLÉE AVEC DES LAMPES ET DES TORCHES, ET ÉTOUFFÉE PAR LA FUMÉE, À CAUSE DE SA FOI EN JÉSUS-CHRIST, À MÉRIDA, EN LUSITANIE, EN L’AN 302

En ce temps-là, il y avait une jeune fille chrétienne, appelée Eulalie, âgée de douze ou treize ans à peine, qui était remplie d’un tel désir et d’une telle ardeur de mourir pour le nom de Christ, que ses parents durent l’emmener hors de la ville de Mérida, dans une région rurale lointaine, et la confiner étroitement. Mais cet endroit ne put pas éteindre le feu de son esprit, ni le long confinement affaiblir son corps ; car, s’étant évadée une nuit, elle se rendit très tôt le lendemain devant le tribunal et dit d’une voix forte au juge et à toute la magistrature : « N’avez-vous pas honte de précipiter à la fois votre âme et celle des autres dans la perdition éternelle en niant le seul vrai Dieu, notre Père à tous et le Créateur de toutes choses ? Ô hommes misérables ! Cherchez-vous les chrétiens, afin de les mettre à mort ? Me voici, je suis une adversaire de vos sacrifices sataniques. Je confesse le seul Dieu du cœur et de la bouche, mais Isis, Apollon et Vénus ne sont que de vaines idoles. »

Le juge qui présidait ce tribunal où Eulalie parlait ainsi hardiment fut rempli de rage et appela le bourreau, lui commandant d’emmener cette demoiselle promptement, de la déshabiller et de lui infliger divers châtiments afin, dit-il, qu’« elle puisse ressentir la puissance des dieux de nos pères, et qu’elle apprenne qu’il lui serait difficile de mépriser le commandement de notre Prince (c’est-à-dire de l’empereur Maximien) ».

Mais avant d’en arriver là, il lui adressa ces mielleuses paroles : « Avec quelle joie je t’épargnerais ! Oh, si seulement tu pouvais renoncer avant ta mort à tes vues perverses issues de la religion chrétienne ! Réfléchis donc : quelle grande joie t’attend, à laquelle tu pourrais aspirer dans l’état honorable du mariage ! Voici, tous tes amis pleurent pour toi, et ta noble parenté soupire et pleure devant toi, à l’idée que tu doives mourir dans la tendre fleur de ta jeunesse. Vois, les bourreaux sont prêts à te torturer à mort par toutes sortes de tourments, car tu seras soit décapitée par l’épée, soit déchirée par les bêtes sauvages, soit brûlée avec des torches, ce qui te fera hurler et gémir parce que tu ne pourras pas en supporter la douleur, soit tu seras brûlée vive. Tu peux échapper à toutes ces tortures sans peine, pourvu que tu prennes quelques grains de sel et d’encens au bout de tes doigts et que tu les offres en sacrifice. Ma fille, consens à cela et tu échapperas ainsi à tous ces terribles châtiments. »

Cette fidèle martyre ne jugea pas utile de répondre aux paroles suppliantes, pas plus qu’aux paroles menaçantes du juge, mais, pour en finir, elle repoussa et renversa1 les images, l’autel, l’encensoir, le livre sacrificiel, etc.

Aussitôt deux bourreaux s’avancèrent, déchirèrent ses membres délicats, et, avec des crochets ou des griffes tranchantes, lui ouvrirent les côtés jusqu’à exposer ses côtes.

Eulalie, comptant et recomptant les entailles sur son corps, dit : « Voici, Seigneur Jésus-Christ ! Ton nom est en train d’être écrit sur mon corps ; quel plaisir cela me procure de lire ces lettres, car ce sont des signes de Ta victoire que je contemple, et mon sang pourpre confesse Ton saint nom ! »

Elle parlait ainsi avec un visage imperturbable et heureux, ne montrant pas le moindre signe de détresse, bien que le sang coulât de son corps comme d’une fontaine. 

Après qu’elle eut été lacérée jusqu’aux côtes avec des tenailles, ils appliquèrent des torches allumées sur les plaies de ses côtés, et sur son abdomen. Finalement les cheveux de sa tête furent enflammés, et elle fut étouffée en aspirant les flammes. Ce fut la fin de cette héroïne, jeune en années, mais mûre en Christ, qui aimait la doctrine de son Sauveur plus que sa propre vie. A. Mellinus, liv. I, p. 105, col. 4, et p. 106, col. 1–2 ; cf. J. Gysius, p. 23, col. 3, d’après Prudence, Hymnus Peristephanon 3.

Cela se produisit en Lusitanie2, à Augusta Emerita, aujourd’hui appelée Mérida, dans la partie la plus méridionale de l’Hispanie, sous l’empereur Maximien et le proconsul Dacien, comme l’attestent les auteurs anciens, dont ceux mentionnés ci-dessus3.

  1. Un certain auteur dit qu’elle cracha au visage du tyran ; ce qui doit être compris de l’image ou de l’idole. ↩︎
  2. Province romaine qui couvrait la plus grande partie de l’actuel Portugal et une partie du León et de l’Estrémadure espagnols. Mérida se trouve aujourd’hui en Espagne. — NDLT ↩︎
  3. D’autres sources ajoutent qu’elle fut condamnée à être brûlée vive pour avoir protesté du traitement barbare réservé aux chrétiens persécutés dans la ville. Comme ce supplice ne suffisait pas à la tuer, elle eut la tête tranchée. Il est à noter que la Séquence de sainte Eulalie (poème racontant son martyre), composée vers 880, est le plus ancien texte littéraire connu rédigé en ancien français. — NDLT ↩︎