Miroir des martyrs: POMPONIO ALGIERI, JEUNE ÉTUDIANT DE PADOUE CRUELLEMENT BRÛLÉ POUR LE TÉMOIGNAGE DE JÉSUS À ROME EN 1557


LETTRE DE CONSOLATION[1]

À mes frères bien-aimés et compagnons de service de Jésus-Christ, qui êtes sortis de Babylone pour aller à la montagne de Sion, et dont je tais les noms non sans raison, grâce, paix et miséricorde de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus-Christ, notre Seigneur et Sauveur. Amen.

Afin d’adoucir quelque peu la douleur que vous éprouvez à cause de moi, je voudrais vous faire partager la douceur dont je jouis, afin que vous vous réjouissiez avec moi et que, dans la présence du Seigneur, vous poussiez des cris de joie et d’actions de grâce.

Je vais annoncer au monde une chose incroyable : j’ai trouvé une douceur infinie dans les entrailles du lion. Mais qui croira ce que je vais raconter ? Qui pourra le croire ?

Dans une fosse obscure, j’ai trouvé le plaisir ; dans un lieu d’amertume et de mort, le repos et l’espérance du salut ; dans l’abîme et les profondeurs de l’enfer, la joie. Là où d’autres pleurent, j’ai trouvé le rire ; là où d’autres tremblent, j’ai trouvé la force. Qui croira cela ? Dans la misère, j’ai éprouvé une très grande joie ; dans un coin solitaire, j’ai trouvé la plus glorieuse compagnie ; dans les liens les plus rigoureux, un profond repos. Toutes ces choses, mes frères en Jésus-Christ, la main généreuse de Dieu me les a accordées.

Voici, Celui qui d’abord se tenait loin de moi est maintenant près de moi. Celui que je connaissais à peine, je Le vois maintenant clairement ; Celui que je regardais autrefois de loin, je Le contemple maintenant comme présent. Celui après qui je soupirais me tend aujourd’hui la main. Il me console (2 Co 1:4), me remplit de joie, chasse loin de moi l’amertume et renouvelle en moi la force et la douceur. Il me guérit, me soutient, me relève et me fortifie.

Oh ! que le Seigneur est bon, Lui qui ne permet pas que Ses serviteurs soient tentés au-delà de leurs forces (1 Co 10:13) ! Que Son joug est doux, agréable et léger (Mt 11:30) ! Qui est semblable au Dieu Très-Haut, qui soutient et ranime ceux qui sont éprouvés ? Il guérit ceux qui sont meurtris et blessés, et les rétablit entièrement (Es 41 ; 43:20). Nul n’est semblable à Lui (Es 46:9).

Apprenez, frères bien-aimés, combien le Seigneur est doux, fidèle et miséricordieux. Il visite Ses serviteurs dans l’épreuve (Es 43:2) ; Il s’abaisse jusqu’à demeurer avec nous dans nos huttes et nos pauvres logis. Il nous donne un esprit joyeux et un cœur paisible.

Mais le monde aveugle croira-t-il ces choses ? Non. Dans son incrédulité, il dira plutôt : « Tu ne supporteras pas longtemps la chaleur, le froid et l’inconfort de ce lieu. Comment pourras-tu donc porter la croix, subir mille mépris, des reproches injustes et une honte imméritée ? Ne songeras-tu pas à ta chère patrie, aux richesses de ce monde (Mt 4:8), à tes parents, à ton rang et aux honneurs de la cour ? Pourras-tu bannir entièrement de ton esprit ce savoir glorieux qui te fortifie et te dédommage de tous tes travaux ? Perdras-tu tout cela pour rien : tes veilles, tes peines, ton labeur et ton assiduité ? À quoi bon avoir tant travaillé et étudié depuis ta jeunesse ?

« Enfin, ne crains-tu donc pas la mort qui t’attend, bien que tu sois innocent ? Quelle extrême folie et quelle ignorance ! Tu pourrais, d’un seul mot, éviter tous ces maux et échapper à la mort, et pourtant tu refuses de le prononcer. Quelle conduite méprisable ! Tu pourrais obtenir la faveur de conseillers et d’hommes illustres si excellents[2], justes, craignant Dieu, sages et bons — ou pieux —, et tu refuses volontairement de rien recevoir d’eux. »

Écoutez-moi donc, hommes aveugles et mortels. Qu’y a-t-il de plus brûlant et de plus violent que le feu qui vous est préparé ? Qu’y a-t-il de plus froid que votre propre cœur, encore plongé dans les ténèbres et privé de toute lumière (Jn 1:5) ? Qu’y a-t-il de plus pénible, de plus confus et de plus agité que votre vie ? Qu’y a-t-il de plus vil et de plus repoussant que votre vieillesse ?

Dites-moi, mes chers, quelle patrie et quelle demeure sont plus douces que la patrie céleste (2 Co 5:1) ? Quel trésor est plus grand que la vie éternelle (Jn 20:31) ? Qui sont nos parents et nos amis, sinon ceux qui gardent la Parole de Dieu (Lc 11:28) ? Où trouve-t-on une joie, des richesses et un honneur plus grands qu’au ciel (Mt 25:21) ?

Dites-moi, hommes sans intelligence : tout savoir ne nous est-il pas donné afin de connaître Dieu ? Si nous ne Le connaissons pas en vérité, tout notre travail, toutes nos veilles et tous nos efforts, oui, toutes nos entreprises, auront été dépensés en vain (Rm 1:25). Répondez-moi, malheureux : quelle consolation et quel baume peut trouver celui qui est privé de Dieu, le remède et le rafraîchissement de tous (Ex 15:26) ?

Comment peut-on dire que je crains la mort, quand celui qui parle est lui-même mort dans ses péchés et préfère ainsi la mort à la vie (1 Tm 5:6) ? Si Christ est le chemin, la vérité et la vie, peut-on trouver la vie hors de Christ (Jn 14:6) ? La chaleur m’est un frais plaisir, et l’hiver une joie dans le Seigneur. Moi qui ne crains pas la brûlure du feu, devrais-je redouter la simple chaleur (Mt 10:28) ? La glace peut-elle tourmenter celui qui se consume, se fond et s’endort dans l’amour de Dieu ?

Ce lieu est certes dur et pénible pour les coupables et les malfaiteurs ; mais, pour les innocents et les justes, il est aimable et doux. C’est d’ici que sort le miel, d’ici que coule le breuvage céleste, d’ici que jaillit le lait ; c’est ici que naît l’abondance de tous les biens.

Il est vrai que ce lieu passe pour solitaire et méprisable. Pourtant, il est pour moi comme une large vallée et l’un des lieux les plus excellents du monde.

Dites-moi, hommes misérables, pourrais-je trouver une prairie ou une lande plus agréable ? Ici, je vois des rois, des princes, des États et des nations. Ici, je vois la guerre et le combat : les uns sont taillés en pièces ; les autres remportent la victoire ; certains sont tombés dans l’abaissement ; d’autres ont été élevés à de grands honneurs.

Ici se trouve la montagne de Sion. D’ici, je m’élève et j’entre dans le ciel. Jésus-Christ se tient devant mes yeux ; autour de moi se tiennent les pères, les prophètes, les évangélistes, les apôtres et tous les serviteurs de Dieu. Le Seigneur m’embrasse et me nourrit ; les uns m’exhortent, les autres me montrent les choses saintes ; les uns me consolent, les autres m’accompagnent de leurs voix et de leurs chants.

Dirai-je maintenant que je suis seul au milieu d’une telle multitude ? J’ai ici des compagnons, des consolateurs et des exemples. J’en vois qui ont été crucifiés, d’autres décapités ; les uns lapidés (Hé 11), les autres sciés en deux ; les uns rôtis, les autres brûlés dans des poêles, des fours ou des chaudières d’huile ; les uns ont eu les yeux crevés, les autres la langue coupée ; la peau des uns a été arrachée par-dessus leur tête, tandis que d’autres ont eu les mains et les pieds tranchés (2 M 7) ; les uns ont été jetés dans des fournaises ardentes, les autres livrés en pâture aux bêtes sauvages. Il me faudrait trop de temps pour tout raconter.

Enfin, j’en vois d’autres encore qui ont subi maintes tortures et diverses formes de martyre, et cela afin de vivre maintenant, délivrés de toute souffrance. Pour eux tous, il n’existe qu’un remède, un seul médicament capable de guérir toutes leurs blessures. Ce même remède me donne la force, la vie et la joie nécessaires pour supporter toutes ces craintes et ces afflictions, qui ne durent qu’un moment et ne méritent pas qu’on en parle : c’est l’espérance que j’ai placée dans le ciel.

Je ne crains pas ceux qui m’outragent et me persécutent injustement. Celui qui habite dans les cieux rejettera et retranchera les persécuteurs, mais Il guérira et rétablira ceux qui souffrent. Je ne craindrai pas, quand bien même mille hommes m’entoureraient (Hé 13:6), car le Seigneur mon Dieu me délivrera toujours. Il est mon bouclier et mon protecteur, mon consolateur et mon Chef. Il abattra ceux qui s’opposent à moi sans cause et brisera les dents des pécheurs, car à Lui appartiennent le salut, la bénédiction, la puissance et la domination.

L’opprobre que nous subissons à cause de Christ ne nous apporte que joie et allégresse, car il est écrit : « Si vous êtes outragés pour le nom de Christ, vous êtes heureux, parce que l’Esprit de gloire, l’Esprit de Dieu, repose sur vous » (1 P 4:14). Puisque nous sommes ainsi assurés de notre salut, nous ne devons pas nous arrêter aux insultes injustes de ceux qui nous outragent.

Sur la terre, je n’ai ni cité permanente ni lieu de repos. Ma demeure et ma patrie sont dans les cieux (2 Co 5:1 ; Hé 13:14). Je cherche la cité nouvelle, Jérusalem, que je vois devant moi et qui vient à ma rencontre (Ap 21:2). Voici, je suis déjà en chemin. Là sont ma douce demeure, mes richesses, mes parents et mes amis, mon plaisir et mon honneur ; je ne crains pas qu’ils me fassent défaut.

Toutes les choses terrestres ne sont que des ombres. Elles passent toutes et ne sont que vanité des vanités pour ceux qui sont privés de l’espérance et de la réalité de la vie éternelle.

Les connaissances, les arts et les dons que Dieu m’a accordés furent d’abord pour moi d’agréables compagnons et délassements ; maintenant, ils portent des fruits saints. Il est vrai que j’ai sué, souffert du froid et veillé nuit et jour autant que je le pouvais. Mais ce labeur a servi et contribué à me rendre plus accompli : jamais un jour ni une heure ne se sont écoulés sans quelque progrès. Voici, le vrai visage de Dieu s’est révélé dans ma vie, et le Seigneur m’a fait éprouver une grande joie dans mon cœur (1 P 1:8). En Lui seul, je reposerai en paix.

Qui osera désormais dire que j’ai perdu mon âge et mes années ? Qui dira que j’ai perdu courage ? Mon âme a dit : « L’Éternel est mon partage ; c’est pourquoi je veux espérer en Lui » (Lm 3:24). Puisque mourir dans le Seigneur n’est pas mourir, mais entrer dans une vie bienheureuse, pourquoi un adversaire de Dieu s’oppose-t-il à moi pour m’empêcher de mourir ? Tout cela sera pour moi la joie suprême, pourvu que je puisse goûter la coupe du Seigneur.

Quel gage plus sûr de mon salut pourrais-je trouver ? N’a-t-Il pas dit : « Les hommes vous feront ce qu’ils M’ont fait » (Jn 15:20) ? Que se taise donc l’insensé qui s’est si longtemps trompé en pleine lumière. Que le monde aveugle cesse de s’imaginer de telles choses. Je dirai avec l’apôtre : « Ni la tribulation, ni l’angoisse, ni la famine, ni la nudité, ni le péril, ni la persécution, ni l’épée ne pourront nous séparer de l’amour qui est en Christ. On nous met à mort tout le jour ; nous sommes regardés comme des brebis destinées à la boucherie » (Rm 8:35-36 ; Ps 44:23).

Ainsi, nous avons part à Christ, qui a dit que le disciple n’est pas plus grand que son maître, ni le serviteur plus grand que son seigneur (Mt 10:24). Il nous a aussi commandé de nous charger chacun de notre croix et de Le suivre (Mt 16:24).

Consolez-vous, bien-aimés compagnons de service de Dieu, consolez-vous (2 Co 13:11), car nous traversons de nombreuses tentations. Que notre patience soit parfaite en tout lieu. Ces choses nous ont été annoncées sur la terre : il est écrit que ceux qui nous tueront penseront rendre à Dieu un culte et Lui offrir un sacrifice (Jn 16:2).

La crainte et la mort ne sont donc que des moyens par lesquels nous apprenons à comprendre notre vocation. Nous nous réjouissons de la vie à venir (Ph 4:4) et poussons des cris de joie dans le Seigneur, puisque, bien qu’innocents de tout crime, nous sommes battus et livrés à la mort. Car il vaut mieux souffrir pour avoir fait le bien, si telle est la volonté du Seigneur, que pour avoir fait le mal (1 P 3:17).

Nous avons pour exemples Christ et les prophètes qui ont parlé au nom du Seigneur, et que les enfants de l’injustice ont fait mourir selon leurs coutumes. Voyez ce que nous faisons maintenant. Heureux ceux qui sont demeurés fermes (Jc 5:10-11) ! Nous nous réjouissons de notre innocence et de la justice que Dieu nous donne. Dieu punira ceux qui nous persécutent (2 Th 1:6).

On m’a traité d’insensé parce que je ne cache pas la connaissance de Dieu et qu’il m’importe peu de parler en secret ou ouvertement. Je pourrais répondre d’un seul mot : « Pauvre homme, qui es-tu, ou qu’es-tu, toi qui ne vois pas le soleil et ne penses jamais aux paroles de Dieu ? »

Mes chers, souvenez-vous des paroles de Christ : « Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée ; et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais sur le chandelier, afin qu’elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison » (Mt 5:14-15). Il dit ailleurs : « Vous serez menés devant des gouverneurs, des rois et d’autres autorités. Ne craignez donc pas ceux qui tuent le corps ; craignez plutôt Celui qui peut faire périr l’âme. C’est pourquoi, quiconque Me confessera devant les hommes, Je le confesserai aussi devant Mon Père qui est dans les cieux » (Mt 10:18, 28, 32).

Puisque le Seigneur a parlé si clairement, par quelle autorité me donnent-ils des conseils et cherchent-ils à me persuader ? Je n’abandonnerai jamais le conseil de Dieu pour suivre celui des hommes, car il est écrit : « Heureux l’homme qui ne marche pas selon le conseil des méchants, qui ne s’arrête pas sur la voie des pécheurs et qui ne s’assied pas en compagnie des moqueurs » (Ps 1:1).

Je ne renierai jamais Christ, mais je Le confesserai toutes les fois que cela sera nécessaire. Je n’estimerai pas ma vie plus précieuse que mon âme ; je n’échangerai pas le siècle à venir contre le présent. Oh ! combien peu comprend celui qui pense que nous marchons dans la voie de la folie (Sagesse 5:4).

Je ne juge pas inconvenant de déplaire aux soi-disant très puissants, très justes, très sages, très miséricordieux, très bons et très illustres sénateurs de ce lieu, dont on m’offre la grâce à condition que j’apostasie.

Mais les apôtres du Seigneur nous ont appris qu’il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes (Ac 5:29). C’est pourquoi je n’accepte pas la grâce qu’ils m’offrent.

Je souhaite qu’ils soient rendus plus parfaits devant le Seigneur. Ils sont puissants ici-bas, il est vrai, mais il leur reste à être rendus parfaits dans le Seigneur. Ils sont certes justes, mais ils sont encore privés de Christ, fondement de la justice. Ils sont sages ; mais là où se trouve le commencement de la sagesse se trouve aussi la crainte de Dieu (Pr 9:10). On les appelle miséricordieux ; je souhaite qu’ils soient plus patients et plus soumis dans l’amour chrétien. Ils sont bons ; je leur souhaite le fondement de toute bonté, le Dieu très bon et Très-Haut (Rm 13:14). On les dit illustres ; pourtant, ils n’ont pas reçu notre Sauveur, le Très-Illustre (Mt 1:21).

Écoutez donc, ô rois, et comprenez ; instruisez-vous, juges des extrémités de la terre (Sagesse 6:2). Servez le Seigneur avec crainte et approchez-vous de Lui en tremblant. Recevez et comprenez l’instruction, de peur que le Seigneur ne S’irrite et que vous ne vous écartiez du droit chemin.

Pourquoi vous déchaînez-vous, ô peuples ? Pourquoi, nations, formez-vous de vains projets contre le Seigneur ? Rois de la terre et princes, pourquoi vous liguez-vous contre Christ, le Saint de Dieu (Ac 4:25-26) ? Jusqu’à quand chercherez-vous le mensonge et haïrez-vous la vérité ?

Convertissez-vous et revenez au Seigneur notre Dieu ; n’endurcissez pas votre cœur. Il faut reconnaître que celui qui persécute les serviteurs de Dieu persécute Dieu Lui-même, puisqu’Il a dit : « Ce que les hommes vous font, ils Me le font à Moi, et non à vous » (Za 2:8).

Mais, mes chers, dites-moi, je vous prie, en quoi ai-je mérité d’être condamné? Est-ce parce que je n’ai pas répondu aux très illustres sénateurs, mes seigneurs, selon leur bon plaisir ? Si j’ai dit quelque chose, ce n’est pas moi qui l’ai dit, puisque le Seigneur déclare que, devant les autorités, ce ne sera pas nous qui parlerons, mais l’Esprit de notre Père qui parlera en nous (Mt 10 : 18-20).

Or, si le Seigneur est fidèle et véritable — et Il l’est en vérité —, je suis innocent. C’est Lui qui m’a fait parler. Qui étais-je pour pouvoir résister à la volonté de Dieu (Ac 11:17) ? Celui qui veut reprendre de telles paroles reprend donc la Parole du Seigneur qui a agi en moi. S’il estime que le Seigneur ne doit pas être repris, qu’il cesse aussi de m’accuser, puisque je suis innocent de cette œuvre. J’ai fait ce que je ne voulais pas faire ; j’ai dit ce que je ne pensais pas dire.

Si les choses que j’ai dites ne sont ni bonnes ni vraies, et qu’on me le démontre, je reconnaîtrai qu’elles viennent de moi seul et non de Dieu. Mais si j’ai dit des choses bonnes et éprouvées, que l’on ne peut condamner avec justice, il faudra, que nous le voulions ou non, reconnaître qu’elles viennent du Seigneur. S’il en est ainsi, qui m’accusera ? Les hommes les plus sages (1 Co 1:24) ? Qui me condamnera ? Les juges les plus justes, eux qui sont pourtant sans sagesse et sans justice ?

Faites ce que vous voudrez. Les paroles du Seigneur seront-elles réduites à néant ? L’Évangile ne comptera-t-il plus (Ga 6:18) ? Certainement pas. Le royaume de Dieu n’en sera que plus précieux et plus doux aux véritables Israélites, et il se rapprochera des élus de Jésus-Christ. Mais ceux qui commettent de telles choses subiront le grand jugement de Dieu. Ceux qui tuent les justes n’échapperont pas au châtiment (2 Th 1:6).

Ô bien-aimés, levez les yeux et prenez à cœur le conseil de Dieu. Il y a peu de temps, le Seigneur vous a montré un signe de peste afin de vous conduire à la repentance. Si cet avertissement n’est pas reçu, Il tirera entièrement l’épée et frappera, par l’épée, la peste et la famine, le peuple qui élève sa corne contre Christ. Que Dieu, dans Sa miséricorde, détourne ce fléau de ce lieu.

Le très zélé serviteur de tous les croyants,

Pomponio Algieri, prisonnier et lié (Ac 12:4 ; 21:33)

Écrit dans le très aimable jardin de délices de la prison appelée Léonia, le 12 juillet 1557.[3]

COMMENT POMPONIO ALGIERI FUT OFFERT EN SACRIFICE

Ce Pomponio Algieri[4], bien que très jeune, était originaire du royaume de Naples et étudiait à Padoue. Un frère qui parlait sa langue vint auprès de lui. Pomponio l’interrogea avec diligence sur la voie et la volonté du Seigneur et l’écouta avec un grand sérieux. Il fut bientôt baptisé dans la mort du Seigneur.

Peu après, tel un héros courageux et un jeune soldat de Christ, il témoigna de ce baptême avec force, sans crainte, par ses actes ; il le scella de son sang. Il devint ainsi semblable à son Maître : comme Christ lorsqu’Il remonta du Jourdain, il fut aussitôt assailli par l’ennemi, le tentateur et ses instruments, puis jeté en prison.

Il y soutint de nombreux et rudes combats. Pourtant, le Seigneur, qu’il gardait devant les yeux, le fortifia et le consola sans cesse, avec une grande joie. C’est ce que montre abondamment le présent écrit, qu’il adressa de sa prison de Padoue aux frères d’Italie. Il voulait les fortifier et les consoler dans la tristesse qu’ils éprouvaient à cause de lui, car ils se souciaient de lui comme d’un novice dans la foi (2 Co 13:11).

Mais le Seigneur le revêtit d’une grande puissance et glorifia Son nom par lui, comme par l’une de Ses principales armes.

Après bien des épreuves, Pomponio fut envoyé à Venise. Le sénat tout entier, ou la noblesse, chercha à l’emporter sur lui, comme le tentateur avait finalement essayé de l’emporter sur Christ. Par des supplications solennelles, des flatteries et des offres d’aide et d’amitié mondaines, ses membres tentèrent de le prendre au piège et de l’éloigner de Christ (Mt 4:8). Ce n’était pas l’un des traits les moins dangereux (Ep 6:16). Mais Pomponio, telle une colonne inébranlable, rejeta et méprisa tout cela pour l’amour de Christ, afin de gagner et de garder Christ seul, à l’exemple de Moïse et de Paul (Ph 3:7-8 ; Hé 11 : 24-26).

Comme ils ne purent le faire céder, malgré de longues tentatives, il fut envoyé à Rome et livré au pape. Après un emprisonnement dur et rigoureux (Ac 16:23), il offrit enfin sa vie au Seigneur avec une grande fermeté, comme un parfum d’agréable odeur. Il suivit avec empressement et joie les traces de ses prédécesseurs et des glorieux confesseurs de Christ. Il eut ainsi part aux souffrances de son Seigneur et Maître (2 Co 1:5). Sa fin fut même couronnée d’éloges triomphants de la part de ceux qui le méprisaient, et il but jusqu’au bout la coupe qu’il avait désirée (Mt 20:22).

Après avoir essayé sur lui de nombreux moyens (1 P 4:12), on le condamna finalement au feu. Il ne devait toutefois pas être exécuté comme les autres condamnés pour la foi, dont on abrégeait les souffrances selon la coutume italienne ou française : on les pendait ou les étranglait d’abord, puis on brûlait leur corps.

Mais le Seigneur Christ réservait à ce pieux Pomponio un plus grand honneur. Il lui fallut donc entreprendre et mener à une issue triomphale un combat bien plus élevé et plus glorieux (Ep 6:11 ; Ap 2:3).

Pomponio Algieri, étudiant de Padoue, aspergé d’huile bouillante devant le bûcher. Eau-forte de Jan Luyken, 1685, publiée dans le Miroir des martyrs, livre II, p. 189. Rijksmuseum, objet RP-P-OB-44.278, domaine public. Cette image, réalisée près de cent trente ans après l’événement, n’est pas un témoignage visuel contemporain.

On le conduisit en charrette jusqu’à la place du marché. Là, on tenta une dernière fois d’obtenir sa rétractation. Un moine chartreux (les chartreux étant, selon le récit, appelés à Rome « capadociens »[5] et tenus pour de saints hommes) fut chargé de l’exhorter. Il lui tenait constamment un crucifix devant les yeux et le pressait de songer une dernière fois, avant de mourir, à son Seigneur et Rédempteur, afin de ne pas mourir ainsi, endurci et désespéré dans l’erreur.

Le moine maintenait sans cesse le crucifix devant ses yeux. Pomponio le repoussa vigoureusement de ses mains qui, d’après le récit, n’étaient pas liées. Levant les yeux vers le ciel, il s’écria dans sa langue : « Mon Seigneur et mon Dieu vit là-haut, dans les cieux », et ainsi de suite (Mt 6:9).

Les spectateurs crièrent alors d’une voix forte : « Oh ! il l’a frappé ! », voulant parler du crucifix. Puis ils ajoutèrent : « Qu’on l’emmène ! Il est entièrement endurci et aveuglé ; il n’y a plus rien à faire pour lui. » À Rome, on estime, dit le récit, que la cause est grave lorsque ces moines ne parviennent pas à convertir un condamné ; c’est pourquoi on les réserve ordinairement pour la fin.

On déshabilla alors Pomponio jusqu’à la ceinture et l’on versa d’abord de l’huile bouillante sur sa tête et sur son corps nu. Le bon et pieux Pomponio le supporta patiemment, bien qu’il en ressentît sans aucun doute cruellement la douleur (2 Maccabées 7). Il passa la main sur son visage et en arracha la peau et les cheveux.

Ce n’est qu’ensuite qu’il fut brûlé jusqu’à être réduit en cendres. C’était, selon l’auteur, chose inhabituelle en Italie : il affirme avoir vu de ses propres yeux que les condamnés n’y étaient ordinairement que rôtis et roussis dans le feu, après quoi le cadavre était emporté pour être enseveli.

Mais, comme il a été dit, ce bienheureux Pomponio devait glorifier notre Seigneur et notre Dieu d’une manière plus éclatante encore (Ap 14:13). À Dieu et au Seigneur Jésus-Christ, qui accomplit cela par lui dans la puissance du Saint-Esprit, soient la louange et la gloire pour toujours. Qu’Il nous aide, nous, pauvres et faibles mortels, à Le suivre (1 Co 11:1). Amen. Oui, Seigneur Jésus, amen.

Le frère Da. Gr.[6], auteur de ce récit d’après l’ancienne copie, ajoute :

« Cela lui arriva en l’an 1557, peu de temps avant que je ne vienne à Rome, car Pomponio était alors encore sur toutes les lèvres. J’ai aussi entendu de mes propres oreilles certains hommes qui se disaient bons papistes et qui avaient assisté à son exécution raconter avec quelle admirable fermeté il était mort. Ils disaient qu’il avait véritablement cru dans son cœur ce qu’il avait confessé de sa bouche devant tout le peuple, au milieu de son douloureux martyre. Il n’y a donc aucun doute qu’il monta aussitôt au ciel et fut sauvé. Ainsi, les adversaires eux-mêmes doivent rendre témoignage aux saints de Dieu, même contre leur volonté » (Dt 32:31).

Peu après survint l’inondation de Rome : le Tibre déborda et causa de grands dégâts. Certains Romains disaient que la ville avait autant souffert que si elle avait été mise au pillage en toute hâte. Pour ma part, je l’ai constaté, car je n’avais jamais vu une telle pénurie de pain. Je ne saurais dire combien le spectacle et la détresse étaient effrayants, surtout parmi les pauvres. Mais ils ne reconnaissent pas qu’il s’agissait d’une juste rétribution (Sagesse 19:13).


[1] Nous avons trouvé dans cette lettre tant de sagesse, de sainteté et d’excellence que nous l’avons lue d’innombrables fois, avec attention et une profonde émotion. Elle a enflammé notre amour pour Dieu et notre zèle, non seulement pour vivre avec Christ, mais encore, s’il le faut, pour mourir avec Lui et pour Sa sainte vérité. Oh! puissions-nous en être dignes, afin que Son saint nom soit loué par nous, Ses indignes créatures

[2] Il est ici question de la puissante noblesse, ou aristocratie, de Venise.

[3] Note de Van Braght : Certains avaient indiqué l’année 1555, mais c’est une erreur. [Note sur la chronologie. Les dates de 1555 et de 1557 résultent de deux traditions éditoriales distinctes. L’année 1555 est celle de l’emprisonnement d’Algieri à Padoue et de sa lettre de consolation, probablement rédigée le 21 juillet 1555; certains martyrologes protestants ont ensuite confondu la date de cette lettre avec celle de sa mort. L’année 1557, retenue par le Miroir des martyrs, semble provenir de la postface du frère suisse (anabaptiste) Daniel Graff, qui séjourna à Rome cette année-là et y recueillit des renseignements sur le supplice; la date fut alors attribuée à tort à l’ensemble du récit. La mention «12 juillet 1557» placée à la fin de la lettre serait une transmission fautive du latin 12 calendas Augusti 1555, qui signifie en réalité le 21 juillet 1555. Les documents judiciaires et diplomatiques contemporains établissent qu’Algieri fut livré à l’Inquisition romaine en 1556 et exécuté sur la Piazza Navona le 19 août 1556. — NDLT]

[4] Note de Van Braght : Quelques auteurs anciens ignoraient que ce jeune homme, peu avant sa mort, s’était uni, par le baptême reçu sur la confession de sa foi, à l’Église anabaptiste qui porte la croix. Ils lui attribuèrent donc, par ignorance, une autre religion. [La doctrine de Pomponio Algieri, aussi appelé Algerius selon certaines sources, fait débat. Les interrogatoires de Padoue montrent qu’en juillet 1555 Algieri semblait défendre le baptême même s’il était administré improprement par un mauvais ministre. Il aurait aussi récusé l’accusation d’anabaptisme (ce qui, comme nous le savons, était commun à tous les martyrs dits anabaptistes). Une tradition issue des «Frères suisses», attestée par Daniel Graff dès 1565 et reprise par Van Braght, affirme néanmoins qu’il reçut le baptême sur confession de foi. Comme les actes de la phase romaine du procès sont perdus, une adhésion anabaptiste ultérieure ne peut être ni démontrée ni exclue dans l’état actuel de nos connaissances. — NDLT]

[5] Nous sommes très enclins à penser qu’il s’agit d’une erreur et qu’il s’agit des «capucins». — Note de la traduction anglaise

[6] Daniel Graff. — NDLT

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