Qu’est-ce que l’économat chrétien ? (1ʳᵉ partie)

[Traduction de l’article https://flatlanderfaith.com/2012/11/30/what-is-christian-stewardship-part-1/ de Bob Goodnough]

Voir aussi l’article: https://missionnaireanabaptiste.org/2026/04/13/quest-ce-quun-bon-intendant-luc-16/

Le chrétien vit dans un monde presque entièrement gouverné par la poursuite du gain matériel. Des gouvernements qui semblaient inébranlables sont tombés parce qu’ils n’ont pas pu fournir les biens matériels que leurs citoyens convoitaient. Le christianisme nominal a depuis longtemps conclu une alliance avec les forces matérialistes.

L’Église catholique a maintenu pendant de nombreux siècles un enseignement contre l’usure ; mais des catholiques entreprenants ont trouvé des moyens de contourner cet enseignement. Au Moyen Âge, l’Église catholique s’est vue contrainte d’emprunter à intérêt auprès de banquiers juifs [qui ne pouvaient exercer l’usure envers d’autres juifs, mais qui n’avaient pas d’interdit concernant les chrétiens]. Jean Calvin fut le premier des réformateurs à approuver explicitement l’usure. C’est aussi lui qui formula les principes par lesquels une grande partie de la chrétienté moderne s’engage pleinement dans le domaine matériel au nom de l’« économat » (ou « intendance »).

Chrétiens et non-chrétiens ont cherché à résoudre la domination que Mammon exerce sur l’humanité. Nous connaissons l’oppression causée par les tentatives de mise en œuvre de la société idéale de Karl Marx. La doctrine protestante de l’économat ne diffère guère, en réalité, de l’enseignement de Marx : les chrétiens doivent s’efforcer de gagner tout ce qu’ils peuvent, afin de pouvoir ensuite partager avec ceux qui sont dans le besoin. Les disciples des réformateurs ne se sont pas montrés sensiblement plus compatissants que ceux de Marx. Les protestants se sont engagés dans le colonialisme, l’esclavage et le commerce d’une manière plus froide et plus calculée que les catholiques. Ils croyaient que la prospérité matérielle était une preuve de la faveur de Dieu. Cette position rendait, selon eux, juste et convenable que le groupe favorisé détermine dans quelle mesure les moins favorisés pouvaient participer aux bénédictions matérielles.

Nos ancêtres anabaptistes et mennonites n’ont jamais pris part à une telle oppression, parce qu’ils avaient une conception différente de la place des biens matériels dans la vie chrétienne. Si, aujourd’hui, notre vision de la nature et du danger du matérialisme manque de clarté, ne serait-ce pas parce que nous avons, sans nous en rendre compte, absorbé une grande part de l’enseignement protestant concernant l’argent et les possessions ?

Dans les épîtres du Nouveau Testament, le concept d’« intendance » n’est employé que dans le sens de l’administration de l’Évangile (le grec oikonomos est traduit par dispensateur ou économe) :

— 1 Pierre 4:10 :
« Comme de bons dispensateurs des diverses grâces de Dieu, que chacun de vous mette au service des autres le don qu’il a reçu. »

— Tite 1:7 :
« Car il faut que l’évêque soit irréprochable, comme économe de Dieu ; qu’il ne soit ni arrogant, ni colère, ni adonné au vin, ni violent, ni porté à un gain honteux. »

— 1 Corinthiens 4:1-2 :
« Ainsi, qu’on nous regarde comme des serviteurs de Christ, et des dispensateurs des mystères de Dieu. Du reste, ce qu’on demande des dispensateurs, c’est que chacun soit trouvé fidèle. »

En Romains 16:23 et Galates 4:2, où le sens désigne clairement une fonction civile, les traducteurs ont employé d’autres termes :

— Romains 16:23 :
« Gaïus, mon hôte et celui de toute l’Église, vous salue ; Éraste, le trésorier de la ville, vous salue, ainsi que le frère Quartus. »

— Galates 4:2 :
« Mais il est sous des tuteurs et des administrateurs jusqu’au temps marqué par le père. »

Quant au mot oikonomia, traduit par « administration » dans Luc 16, il est rendu différemment dans les épîtres, notamment par charge ou dispensation :

— 1 Corinthiens 9:17 :
« Si je le fais de bon cœur, j’en ai la récompense ; mais si je le fais malgré moi, c’est une charge qui m’est confiée. »

— Éphésiens 1:10 :
« pour le mettre à exécution lorsque les temps seraient accomplis, de réunir toutes choses en Christ, celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre. »

— Éphésiens 3:2 :
« si du moins vous avez appris quelle est la dispensation de la grâce de Dieu, qui m’a été donnée pour vous. »

— Colossiens 1:25 :
« C’est d’elle que j’ai été fait ministre, selon la charge que Dieu m’a donnée auprès de vous, afin que j’annonce pleinement la parole de Dieu. »

Qu’est-ce qu’un bon intendant (Luc 16?)

[Cet article est une traduction d’un article en anglais paru sur https://flatlanderfaith.com/2012/09/03/what-is-good-stewardship/]

Les gouvernements ont toujours eu besoin de revenus pour administrer leur territoire, mais il fut un temps où la collecte des impôts ne se faisait pas du tout comme aujourd’hui. Le prélèvement des taxes était affermé à des hommes qui s’engageaient par contrat à verser une somme déterminée au souverain ou au gouverneur. Ces hommes percevaient ensuite l’argent auprès de leurs concitoyens, souvent sous forme de péages imposés aux voyageurs ou à ceux qui apportaient des marchandises au marché dans les villes et les cités. Ils s’assuraient d’amasser une quantité suffisante pour satisfaire les exigences du roi, ainsi que pour subvenir à leurs propres besoins.

En règle générale, la part qu’ils prélevaient pour eux-mêmes paraissait bien généreuse aux yeux de leurs concitoyens. C’était particulièrement vrai dans un lieu comme la Judée il y a deux mille ans, où les collecteurs d’impôts (péagers ou publicains) s’enrichissaient copieusement en levant des fonds pour le compte des conquérants romains détestés, ce qui était vu comme une haute trahison.

Cet emploi du terme « affermer » correspond au sens originel du mot « ferme ». Dans de nombreux pays, pendant une grande partie de l’histoire, les terres se trouvaient entre les mains de grands propriétaires fonciers, souvent porteurs de titres de noblesse : ducs, comtes, ou autres. Ces propriétaires affermaient ensuite la terre à des paysans qui la cultivaient pour en tirer des récoltes. Un fermier, à l’origine, était quelqu’un qui louait une terre pour la labourer et y faire pousser une récolte. Le mot ne comportait aucune connotation de propriété sur la terre exploitée. Le loyer se payait généralement en nature, avec le produit de la terre.

Le seigneur, comte, duc ou marquis qui possédait la terre ne s’occupait pas lui-même de l’affermage. Bien que les revenus de ses terres fussent en général sa seule source de richesse, il avait des affaires bien plus importantes à traiter pour se maintenir dans les bonnes grâces du roi ou du suzerain dont il dépendait.

La charge d’affermer les terres était déléguée à un intendant, ou régisseur, qui fonctionnait à peu près comme les collecteurs d’impôts. Il s’enquérait du revenu dont le seigneur avait besoin, puis affermait les terres à des conditions qui couvriraient les besoins du seigneur, plus un surplus pour lui-même. C’était là sa seule source de revenus : il ne recevait aucun salaire. Il n’était pas rare que l’intendant possède la deuxième plus grande demeure du domaine de son seigneur. Autrement dit, l’intendant savait fort bien veiller à ses propres intérêts.

Je crains que la conception courante de l’intendance parmi ceux qui se disent chrétiens ne ressemble beaucoup à cela. Nous voulons obtenir le prix le plus élevé possible lorsque nous vendons quelque chose, et payer le prix le plus bas possible lorsque nous achetons, parce que « c’est de la bonne intendance ». Mais le faisons-nous vraiment par souci du bien du Royaume de notre Seigneur, ou plutôt par souci de notre propre bien-être ?

Je crains que bien des prédicateurs et commentateurs bibliques soient à ce point prisonniers d’une conception égoïste de l’intendance qu’ils ne parviennent plus à comprendre les paroles pourtant limpides de Jésus dans la parabole de l’économe infidèle, en Luc 16. Suivons simplement la séquence des événements tels que Jésus les décrit. Versets 1-2 : « Jésus dit aussi à ses disciples : Un homme riche avait un économe[i], qui lui fut dénoncé comme dissipant ses biens. Il l’appela, et lui dit : Qu’est-ce que j’entends dire de toi ? Rends compte de ton administration, car tu ne pourras plus administrer mes biens. » Versets 3-5 : l’économe regarde la réalité en face et comprend qu’il lui faut agir tout autrement qu’il ne l’a fait jusqu’ici. Versets 6-7 : il convoque chacun des débiteurs de son maître et leur dit de réduire le montant qu’ils s’étaient engagés à payer. Verset 8 : « Le maître loua l’économe infidèle de ce qu’il avait agi prudemment. »

Or, si le maître qui possédait la terre s’est réjoui que l’économe ait réduit le montant du loyer des fermiers, pourquoi les prédicateurs et les commentateurs condamnent-ils cet homme pour l’avoir fait ? La réalité, c’est que l’économe avait lui-même négocié ces accords dès le départ — c’était précisément son rôle d’intendant — et que le montant qu’il retranchait désormais du loyer de chaque fermier correspondait à la part qu’il s’était attribuée à lui-même. Dans certains cas, il empochait presque autant que son maître. C’était là l’injustice pour laquelle il avait été mis en cause. Ses actions subséquentes ne réduisaient en rien la part revenant à son maître ; elles éliminaient simplement tout ce qu’il avait prélevé pour lui-même.

(Soit dit en passant, il est fort probable que cet économe n’était plus un jeune homme : une telle charge ne se confiait pas à quelqu’un de jeune et d’inexpérimenté. Nul besoin de mettre en doute sa déclaration au verset 3, lorsqu’il dit ne plus être en état de labourer la terre « Travailler à la terre ? je ne le puis ».)

Les paroles de Jésus aux versets 9 à 14 nous invitent à suivre l’exemple de cet économe. Au commencement, il agissait en serviteur de son maître, mais il servait aussi Mamon en cherchant à amasser des richesses pour lui-même, au détriment des fermiers des terres de son seigneur. À la fin, il ne prend plus rien pour lui ; il s’abaisse au niveau des gens du commun et s’en remet à leur bienveillance pour l’accueillir dans leurs maisons s’il venait à être dans le besoin.

Cela correspond-il à notre conception de l’intendance ? J’ai la nette impression que Jésus a raconté cette parabole pour renverser notre vision de l’intendance, pour nous enseigner qu’il importe davantage de traiter nos semblables avec justice que de nous assurer de toujours tirer le meilleur parti d’une transaction.


[i] οἰκονόμος en grec, oikonomos, traduit par économe ou intendant selon les versions de la Bible. D’autres sens du terme seraient trésorier, régisseur, dispensateur ou administrateur.