La Combe

Le soleil sur le val se couche en oranger,
Et son disque d’or pâle dans le ciel lavé,
Pose mille paillettes sur les feuilles qui tombent,
En nuages d’écus, des saules dans la combe.

Il a plu tout le mois et le sol d’eau gorgé,
Dans ce creux de la terre, accueille en mordoré,
Venant de l’infini où l’astre d’or décline,
Les doux rayons du soir qui en flaques scintillent.

La femme émerveillée traversait avec peine,
Au flanc du mont pentu, le bois sombre des chênes.
Car les pierres mouillées, dans le chemin montant,
Sous les feuilles tombées, rendaient son pas glissant.

Elle portait courbée, comme dans son enfance,
Son vieux sac à dos bleu, bien lourd et bien gonflé
Par la petite tente de ses jeunes vacances,
La toile, les piquets, le duvet du coucher.

Et le sentier s’élève dans le sous-bois qui sombre
Peu à peu dans le soir et qui s’estompe d’ombre.
Elle parvient enfin, après les résineux,
Au pied du roc aride, c’est l’endroit périlleux.

Il faut encore franchir l’étroite cheminée,
Où la roche fendue ménage un escalier.
Son souffle devient court, son cœur bat la chamade,
La nuit tombe, elle est seule, sa voie se fait bravade.

Dans l’escalier de pierre qui la mène au plateau,
Elle affermit ses prises et parvient tout en haut.
Quand le sac tombé, elle lève les yeux,
Quand elle a redressé son vieux dos douloureux,

La terre disparaît, d’obscurité noyée.
Alors à son regard s’ouvre l’éternité.
L’étendue infinie des astres se dévoile,
Le monde en expansion lui offre ses étoiles.

La Grande Ours, la Petite et l’étoile polaire,
Cassiopée, Andromède à tant d’années-lumière!
Constellations, étoiles, le ciel est sans limite.
Dans cette immensité, elle est là si petite!

Elle s’est installée et a passé la nuit,
Son matelas gonflé, loin du monde et du bruit,
Remerciant comblée, le puissant Créateur,
Pour son si grand amour et toute cette splendeur.

-Annick Markmann

Liberté (poème #20)

Le soleil, qui se couche au-delà des bois sombres,
Embrase d’écarlate les cirrus dans la nue.
Un épervier s’élève sur-le-champ qui s’obombre.
Le soir s’installe vite en douceur gris ténu.

Et je ne sais pourquoi la lumière diffuse,
La lumière qui décline et disparaît soudain,
Illumine en mon âme des images confuses
D’un soleil couchant, des pierres d’un chemin.

Un sentier sinueux qui ma ville surplombe.
On le trouve au sommet d’un escalier sans fin,
Il est moussu, herbeux et déjà la nuit tombe.
J’y marche entre papa et maman, les tenant par la main.

Nous venons du grand pré, aux portes de la ville,
Car c’est là que les cirques plantent leurs chapiteaux
Pour offrir le spectacle des jongleurs habiles,
Des clowns, équilibristes et dresseurs d’animaux.

C’est leur ménagerie, objet de la visite
Dont nous venions, heureux, parlant sur le chemin.
Marchant d’un même pas dans la nuit qui hésite,
Des animaux captifs, évoquant le destin.

Maman avait cité les éléphants très lourds,
Forts et puissants de la savane africaine.
On attache à un pieu au moyen d’une chaîne,
L’éléphanteau âgé seulement de quelques jours.

Il est trop faible encore, ne peut ses liens briser.
Il acquiert la conscience qu’il ne peut se sauver
S’il ressent à son pied, le poids du lien fixé.
Et l’éléphant trompé, n’a plus sa liberté.

Les hommes, disait père, se laissent aussi tromper,
Par ce qu’on leur suggère, s’y croyant limités.
Il parla des voisins qui s’étaient séparés
Sans avoir fait l’effort, pour chacun de changer.

Il parla de la guerre, de la France occupée,
Certains collaboraient au lieu de résister ;
Du poids de l’influence des slogans répétés,
D’utiliser la peur pour soumettre et régner.

Maman avait alors raconté une histoire,
Sur un marché d’esclaves et la traite des Noirs.
Un vieil homme est vendu pour un prix dérisoire,
Un jeune homme l’achète, rentre avec lui le soir.

Le vieil homme est usé par sa vie de labeur,
Le jeune homme le voit, c’est un homme de cœur.
« Si je t’ai racheté dit-il avec bonté,
C’est pour te rendre libre. Va, tu es libéré. »

« Mais où veux-tu que j’aille, je n’ai pas de maison?
Je choisis de rester, tu es un maître bon. »
Sortir d’un esclavage, ce n’est pas si facile,
Avoir un maître bon ne rend jamais servile.

La menace de mort en nos jours fait rage,
Utile pour dominer, réduire en esclavage.
Tous les dés sont pipés, où est la vérité ?
Il faut bien réfléchir, garder sa liberté.

Le soir qui décline, de sa douceur m’inonde.
Étrangère à la peur qui sévit dans le monde,
Et fondée sur Dieu seul, je demeure à jamais,
Dans la douceur suprême, d’une parfaite paix.

-Annick Markmann

Lisette

Te souviens-tu de la Lisette ?
J’en parle à toi qui l’as connue.
Moi, je la trouvais plutôt chouette,
Comme tous les gars de l’avenue.

C’était une fille coquette
Qui marchait toujours les pieds nus
Dans ses sandales à talonnettes,
Prenait grand soin de sa tenue.

Voyait ses amants en cachette,
Mais cela m’était inconnu.
J’ai vraiment côtoyé Lisette,
En militant pour le salut.

Elle a quitté ses amourettes,
Et s’est décidée pour Jésus.
J’ai visité sa maisonnette
Étroit logis dans notre rue.

Sa demeure était proprette
Et son mobilier bien tenu.
Délicats comme l’était Lisette
Et petits comme sa vertu.

Elle a changé, douce Lisette
Et son passé lui a déplu.
On la baptise et place nette,
Commence sa vie en Jésus.

Les années passent. Vieille Lisette
Est seule chez elle, toute chenue.
Mais elle a perdu de l’assiette
Et dans un faux pas, elle a chu.

D’hôpital en maison de retraite,
Notre Lisette est soutenue.
Sous prétexte de sécurité parfaite,
Son indépendance est perdue.

Elle fut plumée, l’alouette.
Par sa famille, maison vendue.
Finis ses meubles, sa vie douillette,
C’est à l’hospice qu’on l’a rendue.

Elle s’affaiblit dans la disette
Et peu à peu, ne marche plus.
Les visites se font simplettes,
Car notre Lisette s’est tue.

Pour manger, elle porte bavette,
Infantiliser, c’est connu.
Et dans sa petite chambrette,
La vie ne l’intéresse plus.

De la main même de sa sœurette
Qui réchauffait sa main menue,
On a privé aussi Lisette,
Car la covid est apparue.

Et on l’a mise aux oubliettes,
Les rencontres sont défendues.
Ce sont des masques à l’aveuglette,
Qui lui servent tous ses menus.

Elle somnole, confinée, seulette,
Sans avenir, privée de but.
Ce matin, elle est morte Lisette,
De tout ce qu’elle n’avait plus.

-Annick Markmann

Rose blanche

En novembre neigeux, la rose elle a cueillie.
Une rose toute blanche sur la branche a fleuri,
La branche d’un vieux rosier du jardin endormi.
Un minuscule enclos dont le lierre endimanche,
Sous la neige tombée, les murs de pierre blanche.

Ce coin de terre vit des soins qu’elle fournit,
Comme Grand-mère le fit, au jardin tout petit,
Qui demeure enfoui sous les roses et les fruits.
Des chrysanthèmes or et pourpre l’inondent,
De leurs tons précieux aux nuances profondes.

L’enfant qui autrefois sautillait dans le vent,
Est une vieille femme qui marche lentement.
Devant la simple tombe où dorment ses parents,
Elle tient en sa main les fleurs qu’elle a cueillies,
Au jardin du rosier où la rose a fleuri.

De la forêt profonde, qui entoure ce lieu,
Monte une odeur de terre, celle des résineux.
Dans l’ancien cimetière, un soleil peureux
Éclaire le souvenir de ceux qui sont partis
Loin de nos soucis d’hommes, vers les temps infinis.

Le nom de ses ancêtres est gravé sur la pierre
Que la neige recouvre de blancheur éphémère.
Combien furent sauvés avant l’heure dernière ?
Dans le livre éternel, leur nom fut-il inscrit ?
C’est l’affaire de Dieu qui seul sonde les vies.

Le soleil s’est voilé et la neige est tombée.
Elle a posé ses fleurs sur la tombe enneigée.
D’abord les chrysanthèmes rouge-sombre et dorés
Et puis la rose blanche, à la branche cueillie
La branche d’un rosier du jardin endormi.

-Annick Markmann

L’enfant en marche

Le poste de radio ce matin allumé
Murmure solitaire quantité de paroles.
L’enfant déjeune avant de partir pour l’école,
Lorsque des mots soudain viennent l’interpeller.

« Moi, je suis le chemin, la vie, la vérité.
Je suis la porte… » Il est l’heure d’y aller.
Et la voilà partie, son cartable à la main.
Mais les mots entendus ne sont pas anodins.

Ils résonnent en accord d’un rêve pénétrant,
Un rêve qui revient dans ses nuits très souvent.
Que signifie alors ce qu’elle voit et entend ?
Soudain, le rêve est là, et il saisit l’enfant.

Elle se trouve, marchant dans une plaine immense
L’air desséché et chaud lui rend le souffle court.
Elle foule épuisée, le sol d’un long parcours,
Empreint d’aridité et de désespérance.

L’aspect du paysage, a maintenant changé
C’est un vert marécage qu’elle doit traverser.
Des bosquets d’aulnes blonds, des saules argentés
Montent d’un sol humide, bourbeux en bas-côtés.

Cent grenouilles en groupes, au bord de la chaussée,
Ouvrent leurs larges bouches, leurs yeux exorbités.
Coassant, ricanant, elles se moquent entre elles,
De l’enfant fatiguée, mais qui marche avec zèle.

L’atmosphère est pesante, et les cieux sont chargés.
Les blancs cirrus là-haut se sont effilochés.
Des cumulo-nimbus moussent dans l’azur sombre.
La lumière s’estompe et tout se couvre d’ombre.

Elle marche, recherchant avec obstination,
Un panneau, un indice, la moindre indication,
Lui permettant enfin de trouver une issue
Vers un lieu qu’elle espère sans jamais l’avoir vu.

Dans le soir qui descend, elle atteint une place.
La route finit là au cœur d’un vaste espace
Fermé par une enceinte, comme une citadelle,
Un mur haut et épais de pierres naturelles.

Elle découvre deux portes pour passer la muraille.
Tellement différentes en aspect et en taille.
La première très large et facile à franchir,
Elle voit une grande foule, cette porte choisir.

L’autre étroite, resserrée, sous une croix placée.
Le linteau en est bas, il faudrait se courber,
Voire se mettre à genoux pour pouvoir passer.
La porte reste ouverte, qui va s’y engager ?

Une voix s’élevait et lui disait : « Choisis !
Je place devant toi, la mort ou bien la vie. »
À cet instant toujours le rêve finissait.
Les mots encore vibraient, l’enfant se réveillait.

À l’école elle arrive et son amie l’attend.
Que raconte Mimi ? Elles entrent en riant.
Mais l’enfant a compris par son rêve aujourd’hui,
Que Jésus est la porte et qu’il donne la vie.

-Annick Markmann

Liberté, liberté chérie !

Dans un souffle d’automne, la forêt frémissait.
Des dix coups que l’horloge abbatiale sonnait,
Le son me parvenait dans un bruit de feuillage,
Les arbres s’agitaient, je cherchais un passage.

Je trouvais à l’orée un creux chemin moussu
Dont le sol pierreux, entre deux hauts talus,
Était tout recouvert par un tapis de feuilles,
Qui bruissant à mes pieds, fit fuir un écureuil.

Les peupliers frileux perdaient leur apparat,
Tout l’or de leur feuillée était là sous mes pas.
Des grands chênes tombaient multitude de glands,
Coiffés de leurs cupules, en bordure des champs.

Je marchais retrouvant les bonheurs de jeunesse,
Chantant « Ma douce France », le cœur plein d’allégresse.
Je cherchais au sentier l’immense châtaignier
Où j’étais si souvent venue m’avitailler.

Il était bien ici, comme en mon souvenir
Et tombées à son pied, cinq-cents bogues à ouvrir.
Des marrons tout brillants j’ai choisi les plus gros
Pour remplir une poche de mon vieux sac à dos.

Le vent m’a chuchoté : « Viens voir la cité.
Après soixante-dix ans, que vas-tu retrouver ? »
Parvenue sur la place, de surprise étourdie,
Je découvre une foule avançant à grands cris.

« Liberté, liberté ! » proclamaient leurs bannières.
Je me suis réfugiée sous une porte cochère.
Un vieil homme toussant, crachant, m’a murmuré :
« Ma liberté à moi, c’est de pouvoir fumer. »

Esbaudie, je me suis glissée par une impasse
Hors des tumultes coléreux de la grand-place,
Cherchant à retrouver, mais sans y parvenir,
Les boutiques d’antan dont j’avais souvenir.

Plus de mercière, plus de marchand de tissus.
Vitriers, horlogers et tripiers, disparus !
Effacée la cité du meuble au grand renom.
Plus de tourneur ni de vernisseur au tampon.

Où sont diversité, richesse des talents ?
Les banques ont la maîtrise du règne de l’argent,
Récoltant le juteux fruit de la convoitise.
Sous le nom liberté, l’influence se déguise.

J’ai croisé des obèses, des vêtus dénudés,
Des femmes en hidjab, nombre de tatoués.
Tous se pensaient libres, ayant les ceps aux pieds.
Ils étaient sous emprise, se croyant libérés.

Je disais à l’enfant d’une élégante femme :
« Quelle chance d’avoir cette belle maman. »
« C’est pas maman, c’est mon frère », qu’on me blâme !
Tout m’était étranger, j’étais d’un autre temps.

La liberté nouvelle n’était pas pour me plaire,
Elle tue les innocents dans le sein de leur mère,
Elle marche sans limites dans l’immoralité,
Brise les fondements de notre humanité.

En elle je retrouvais la faute originelle,
Où le bien n’était plus notion universelle.
Le mensonge devenait relatif au moment,
Et le bien et le mal pouvaient changer de camp.

C’est un monde brisé que j’avais découvert,
Et dont la liberté cachait bien des travers.
Je me dis qu’une pomme vient encore d’un pommier,
Que d’un gland naît un chêne et non un châtaigner.

Et lorsque les marrons, sur le feu rissolaient,
Que leur brune enveloppe entre mes doigts livrait
Une chaire blonde et tendre, chaudement parfumée,
En moi vibrait l’enfance et la vraie liberté.

-Annick Markmann

Poème 15. Un repas de Pâques

[Je rappelle que les poèmes que je publie sur une base hebdomadaire ne sont pas écits par mois, mais par une dame qui habite en Bretagne, Mme Annick Markmann. Pour en savoir plus, voir mon premier article de la série : https://missionnaireanabaptiste.org/2023/08/30/il-etait-une-foi-recueil-de-poemes/]

Je pensais ce matin à mon grand-oncle Jacques,
Et à sa bien-aimée, notre tante Rosa,
Aux affres que nous vécûmes pour un repas de Pâques,
Lorsqu’un joyeux cantique, mon doux père entonna.

Quelle tempête alors dans l’esprit du vieil homme,
Les paroles chantées brusquement soulevèrent.
Combien il a fallu pour calmer sa colère,
D’efforts que maman et Rosa déployèrent.

C’était à l’ordinaire, un homme très affable,
Un paisible pilier des repas familiaux.
Ancien instituteur, enseignant remarquable,
Sous l’étendard de la faucille et du marteau.

Pour ces grands instants d’ambiance familiale,
Ma mère préparait ses menus les plus beaux,
Des viandes en gelée, des salades royales,
Des gâteaux aux châtaignes et des flans au Porto.

Chacun de nos convives apportait des trésors,
C’était un long festin qu’on partageait alors.
On mangeait, on buvait en parlant et riant,
Le repas prenait fin dans la joie et les chants.

C’est ici que papa souleva un orage,
Qu’au cœur de notre clan, la tempête fit rage.
Alors, « La voix des chênes » domine la mêlée,
Et ce chant de grand-père apaise l’assemblée.

Puis l’un de nous propose, afin de digérer,
De faire en promenade, le tour du quartier.
Si le printemps s’annonce, il n’est pas évident,
Chacun prend son manteau, on oublie l’incident.

Et l’on marche gaiement dans le soleil frileux.
L’air frais chasse le vin et fait briller les yeux.
Bras dessus, bras dessous, les promeneurs partagent
Leurs peines, leurs fardeaux, quelques propos volages.

Lorsqu’on revient au gîte, pour boire un bon café,
Alors on se rend compte que l’oncle a décampé.
Ils sont rentrés chez eux, Jacquot, tante Rosa,
Sans même un au revoir, sans un mea culpa.

Mais tu vas voir ici, que Dieu est plein d’humour,
Car l’histoire commencée continue sans détour.
Jacques est dans sa maison, la tante cherche en vain,
Un modèle de tricot, noté dans un calepin.

Pour plaire à son épouse, Jacques monte au grenier
Espérant y trouver le carnet recherché.
Le voici en effet, tout contre un vieux bouquin.
C’est une bible ancienne, que Jacques prend en main.

Il feuillette aussitôt le vieux livre oublié.
Des souvenirs surgissent issus de son passé.
Un texte s’offre à lui sur la page tournée :
« Venez à moi vous tous qui êtes fatigués. »

Quand l’oncle redescend, Rosa le remercie,
Munie de son modèle, commence son tricot.
Son époux s’est assis près de la lampe et lit,
La Bible retrouvée qui parle de repos.

Et chaque fois que Rose pour tricoter s’installe,
Notre Oncle ouvre le livre et lit pendant des heures.
Puis un soir au repas, à sa femme il étale
Ses doutes en lui disant : « Serions-nous dans l’erreur ? »

Semaine après semaine, la tante est à l’ouvrage,
L’oncle tourne les pages en lecteur obstiné.
Puis un jour il déclare à Rosa sans ambages :
« Si ce livre dit vrai, nous sommes condamnés. »

Un soir d’hiver où Jacques est près de tante Rose.
« Ma Rosa, lui dit-il, en lui prenant la main,
Plus de tristesse, finis les jours moroses,
Jésus nous justifie, il veut nous rendre saints. »

-Annick Markmann